| Oublié ?

La Lettre

Focus

La dictée, un symbole puissant qui n’est plus un diktat pour personne

En prônant les «  dictées quotidiennes  » à l’école, Najat Vallaud-Belkacem a réalisé un «  coup  » médiatique et politique, même si l’injonction est plus apparente que réelle. Mais si elle peut ainsi retourner un symbole conservateur, c’est parce que les esprits sont mûrs.

Peut-on s’indigner qu’une personnalité politique - et Najat Vallaud-Belkacem en est une - se livre à un «  coup  » politique ? Passé l’écume de l’actualité, qui grossit tout démesurément, l’indulgence est souvent de mise lorsque la manœuvre se révèle réussie. En lâchant dans l’agora médiatique, par une tribune dans Le Monde du 19 septembre, un tonitruant « Oui aux dictées quotidiennes à l’école » la ministre de l’éducation nationale s’est bel et bien appliquée à une manœuvre destinée à lui faire gagner des points dans l’opinion publique et à neutraliser, au moins partiellement, les discours d’opposition des conservateurs scolaires, au moment où étaient publiées par le Conseil supérieur des programmes (CSP) les nouvelles versions des programmes du primaire à la 3e.
Une phrase, dans un long texte insistant sur « l’exigence », suffisait pour générer le titre  : « Car, oui, la pratique répétée de la lecture et de l’écriture, la discipline exigée par des dictées quotidiennes sont indispensables, comme dorénavant le travail sur le langage oral, essentiel pour la compréhension de la lecture et la capacité à présenter de façon claire et ordonnée une pensée. » Qu’importe si la lettre des nouveaux programmes ne contient nullement une telle injonction à la « dictée quotidienne ». Qu’importe si depuis Jean-Pierre Chevènement en  1984, tous les ministres de l’éducation ont promis un énergique retour aux « fondamentaux » du lire-écrire-compter sans faire apparaître de résultats probants. En choisissant « la dictée », ce mythe brandi par les gardiens de la tradition qui ont maintes fois assuré, à tort, qu’elle était désormais « interdite », Najat Vallaud-Belkacem savait qu’elle marquerait les esprits.
A l’exact rebours des recommandations des chercheurs en faveur d’une fonction enseignante composée de professionnels hautement qualifiés, disposant d’une autonomie de travail et capables d’exercer leur discernement en matière de choix pédagogiques et didactiques, la ministre a fait aussi comme si elle était un général distribuant ses injonctions à une armée d’exécutants. La réaction, logique, des personnels concernés a été synthétisée par cette phrase de Sébastien Sihr, secrétaire général du syndicat FSU du primaire, majoritaire  : « Tant qu’elle y est, elle pourrait aussi prescrire l’heure à laquelle il faut la faire, cette dictée quotidienne, et la couleur des stylos. » Cela étant, l’injonction reste du domaine des apparences. La réalité, dans ce cas précis, est dans les textes des nouveaux programmes. Si, dans leurs 375 pages, ils n’utilisent pas une fois les termes de « dictée quotidienne », ils mettent fermement l’accent sur « les occasions d’écrire très nombreuses », prônent « au moins une séance quotidienne » en écriture qui devrait faire partie de « l’ordinaire de l’écolier »...
Bref, les programmes ne vont pas dans un sens contraire à « l’exigence ». Par ailleurs, « la dictée » se décline de mille manières, bien différentes du terrorisant, folklorique et heureusement dépassé « cinq points par faute » destiné à mettre l’élève en échec. Enfin, même si cet exercice particulier est resté un symbole brandi de manière plutôt fétichiste par les conservateurs, les esprits ont bougé sur des points importants des problématiques scolaires  : la dictée n’est plus considérée comme un diktat en fonction de réflexes automatiques au nom de la modernité pédagogique. De ce point de vue, Najat Vallaud-Belkacem, tout en retournant le symbole à son profit, a beau jeu de se réclamer de la « lucidité, loin des nostalgies et des idéologies ».