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L’éducation, aux prises avec des aspirations contradictoires

De la querelle intellectuelle qui oppose les tenants et les adversaires de la pédagogie, il était d’usage de dire qu’elle n’atteignait ni les salles de classe ni le grand public. Non seulement c’est de moins en moins vrai, mais un troisième larron entre en scène : l’ultrapédagogie


En éducation, comme en tout autre sujet ayant trait à la façon dont la société se perpétue et se transforme, il existe des courants d’idées dont les racines remontent loin. Une grande part de ce qui fait aujourd’hui, en ce domaine, le fond des conceptions communes - donc par-delà les clivages partisans - a sa source dans la volonté des Lumières de promouvoir la connaissance. Seules de très étroites minorités sont en dehors de ce consensus large et ancien. Mais celui-ci a eu le temps de se fractionner, pour former la trame de nos querelles actuelles. L’une d’entre elles oppose, schématiquement, les tenants et les adversaires de la pédagogie. Les premiers se réclamant de la recherche méthodique du « mieux enseigner », les seconds leur reprochant de substituer la forme au fond et de renoncer à la transmission des savoirs.
Il est de bon ton, parmi les observateurs de l’école, de dire combien ces débats sont éloignés de la réalité des établissements et ne trouvent aucun écho dans les salles de professeurs. Cette sempiternelle bataille ne serait ni plus ni moins qu’une marotte des médias. C’est de moins en moins vrai. Car à force d’être relancée par de nouveaux pamphlets d’une rentrée à l’autre, la dénonciation du « pédagogisme » -sans qu’il soit toujours très clair si ce néologisme s’en prend à la pédagogie elle-même ou à ses possibles dénaturations- n’a cessé de gagner du terrain depuis vingt ans. Elle s’est progressivement intégrée au débat public, jusqu’à faire partie des figures oratoires utilisables en campagne électorale, comme l’illustrent les charges répétées de François Fillon contre les « pédagogues prétentieux ». Elle se nourrit aussi, bien sûr, des performances médiocres du système éducatif et des angoisses que provoque le risque de l’échec scolaire. Aujourd’hui, il n’est plus exceptionnel que des professeurs soient confrontés aux inquiétudes de parents se faisant l’écho de ce type de mises en cause.
Mais la montée d’un courant n’élimine pas les autres. Si l’école de l’autorité, du mérite et des fondamentaux a le vent en poupe dans l’électorat de droite et dans une partie de la gauche, il existe aussi, simultanément, une forte aspiration à une « autre » école  : du bonheur, du bien-être, de l’épanouissement, de la créativité... très présente dans une partie du public qui se désespère de retrouver à travers ses enfants, presque inchangée, l’école « d’avant ». Cette aspiration peut s’affranchir de la complexité qui caractérise les problématiques scolaires, et bénéficier elle aussi d’une audience massive, comme l’a démontré l’ex-professeure des écoles, Céline Alvarez, avec son livre Les Lois naturelles de l’enfant.
Les militants de trois associations pédagogiques « classiques » (le CRAP-Cahiers pédagogiques, la Fédération des établissements scolaires publics innovants, Education & Devenir) qui tenaient, du 10 au 12 mars un colloque commun à Paris, ont ainsi constaté, avec Philippe Meirieu, qu’une sorte de nouveau front venait ainsi de s’ouvrir : non seulement l’hostilité à la pédagogie demeure, mais une « ultrapédagogie » s’impose sur le marché. Le marché ? On ne croit pas si bien dire, car l’idée que chacun pourrait avoir « son » école, conforme à ses vœux, à travers l’abandon d’un service public unifié, est souvent, avec l’invocation du numérique, le point commun qui relie les « ultra » et les « anti ». Aptes à saisir les modes, les politiques de tous les camps sont tentés, au risque de se contredire et d’ajouter à la confusion, de donner des gages aux uns comme aux autres. L.C.