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Radicalité et religion : peut-on enquêter sans offenser ?

Comme y sont associés les mots de « musulmans » et de « radicalité », l’enquête sociologique du CNRS, tout juste rendue publique, sur les jeunes et la radicalité sera peut-être contestée. Elle ne vise pourtant que la connaissance, sans stigmatiser ni euphémiser

Peut-on enquêter, au sens sociologique, sur certains sujets, parmi les plus sensibles du moment, sans être en retour l’objet d’une série d’accusations  ? Sans doute pas, et c’est justement pour cette raison que les enquêtes sont nécessaires  : pour objectiver ce qui, autrement, continuerait de relever du seul ressenti ou du préjugé. L’enquête sur « Les lycéens et la radicalité », menée sous l’égide du CNRS par les sociologues Anne Muxel et Olivier Galland auprès de 7 000 élèves de seconde, âgés de 14 à 16 ans, s’exposera donc à des critiques.
L’objectif étant « d’évaluer à quel degré des idées radicales ont gagné une frange de la jeunesse et à quels facteurs ces idées sont associées », les lycées de l’enquête ont été sélectionnés « de façon à surreprésenter certaines catégories dont les effectifs seraient insuffisants dans une enquête représentative ». Les chercheurs sont donc allés chercher là où ils savaient d’avance trouver leur matière et ils l’assument.
Leur échantillonnage porte sur « certains segments de la jeunesse habituellement peu étudiés, faute d’effectifs suffisants  : jeunes habitants des zones urbaines sensibles, jeunes musulmans, jeunes sympathisants du FN, jeunes scolarisés dans les filières professionnelles »... Un échantillon témoin, représentatif celui-là, a été interrogé par l’institut OpinionWay afin de pouvoir comparer.
L’ensemble est encore un travail « exploratoire », qui doit être complété par une enquête qualitative, constituée d’entretiens. Il s’en dégage néanmoins quelques lignes de force. Ces jeunes sont bien intégrés dans la famille et dans l’école (contrairement aux analyses courantes, ils ne s’estiment pas injustement traités par cette dernière), mais leur rapport à la société est nettement plus conflictuel  : une majorité juge la société injuste  ; 42%, soit une minorité significative, se sentent discriminés sur leur physique ou leur manière de s’habiller et, pour 35% de ceux qui sont d’origine étrangère, en raison de leurs caractéristiques ethniques et culturelles ou de leur religion.
Plus délicat  : à proportion de 11%, les élèves sondés adhèrent à ce que les chercheurs qualifient l’« absolutisme religieux ». Ils considèrent qu’« il y a une seule vraie religion » et que, dans l’explication de la création du monde, « c’est la religion qui a raison plutôt que la science ». Un net écart est constaté entre les confessions : les lycéens musulmans interrogés sont trois fois plus nombreux (32%) à adhérer à cet « absolutisme » que l’ensemble des lycéens sondés (10,7%). Et cinq fois plus que les jeunes chrétiens (6%). Par ailleurs, si 4% des jeunes de toutes confessions défendent une vision absolutiste de la religion tout en adhérant à des idées radicales, ce chiffre monte à 12% chez les jeunes musulmans de l’échantillon, soit le triple.
L’effet religion serait-il exagéré et isolé arbitrairement alors que des causes sociales expliqueraient mieux ces écarts ? Pas selon les chercheurs qui, en faisant varier les critères socio-économiques, constatent que « cela ne change qu’à la marge les résultats de la perméabilité aux idées radicales ».
Quel sera l’impact d’opinion de cette enquête, dont on voit bien l’exploitation politique sans scrupule qui peut en être faite  ? « Le déni ou l’euphémisation ne servent pas le débat citoyen. Se taire, ce serait laisser le champ libre aux extrémismes », répond Olivier Galland. « Il ne s’agit pas, précise pour sa part Anne Muxel, d’une mesure des comportements ni des passages à l’acte. Une très grande majorité de lycéens est imperméable à la radicalité - dont les deux tiers des jeunes musulmans -, une petite minorité doit nous interroger ». L. C.