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Doter l’éducation d’une médecine de prévention : un défi majeur

Avec un seul médecin de prévention pour plus de 15 000 agents en moyenne, l’éducation nationale est désarmée pour faire face à des enjeux de santé publique de plus en plus criants. Mais la solution, pour qui voudrait l’inventer, dépasse le cadre de l’institution


Les enjeux de santé publique et la recherche de politiques pertinentes en ce domaine conduisent à mettre l’accent sur la prévention. Au même moment, sous l’effet des mutations du travail, les problématiques de l’épuisement professionnel et des risques psychosociaux explosent dans tous les secteurs. Elles n’épargnent pas le système éducatif mais celui-ci est dramatiquement désarmé pour y faire face.
Une simple division permet d’avoir une idée du problème auquel se heurte la médecine du travail - on parle de « médecine de prévention » dans la fonction publique - dans l’éducation nationale. Pour un périmètre administratif d’environ 947 000 agents concernés (ce n’est pas la totalité des personnels, dont le nombre, du fait de la diversité des statuts, varie selon les tableaux statistiques), l’institution comptait 83 médecins de prévention au début 2017, représentant 60,9 équivalents temps plein. Soit, en arrondissant, environ 15  600  personnes à suivre pour chacun d’entre eux.
Autant dire mission impossible : la prévention se réduit le plus souvent à être l’interlocuteur de personnels dont les difficultés sont déjà bien ancrées. Pour un enseignant, la visite d’aptitude qui précède son premier poste sera souvent la seule de sa carrière. Même pour les « situations médicales particulières », par exemple celles des agents en congé de longue maladie, l’obligation légale d’une visite annuelle n’est pas toujours respectée. Indifférence coupable de l’administration ? Pas vraiment. Celle-ci « fait ce qu’elle peut », assurent aussi bien Alain Brousse, militant UNSA-éducation, qu’Hervé Moreau, de la FSU, tous deux membres du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ministériel, c’est-à-dire au niveau national. Les écouter donne un peu le vertige.
La médecine de prévention se heurte d’abord à un inextricable problème de recrutement. La rémunération de ces personnels contractuels n’est pas à la hauteur de ce que peut espérer un médecin, mais les causes les plus cruciales sont en amont, et extérieures à l’éducation nationale. Elles tiennent d’une part aux enjeux de la démographie médicale. Le nombre global de médecins en France est de plus en plus insuffisant, au point qu’existent désormais des déserts médicaux. C’est notamment une des conséquences du numerus clausus, pratiqué depuis des dizaines d’années et qui limite annuellement les accès à la profession. En outre, la spécialité médecine du travail est peu demandée par les étudiants. Enfin, ceux qui voudraient devenir médecins de prévention à l’éducation nationale ont de quoi être dissuadés lorsqu’ils se renseignent.
Non seulement l’extrême pénurie change le sens du travail et donne aux médecins en poste un sentiment d’impuissance, mais leurs conditions en termes de locaux et de secrétariat sont souvent très inconfortables. « Beaucoup, remarque Alain Brousse, ont leur bureau dans les rectorats, ce qui ne facilite pas le contact avec les personnels en difficulté, qui n’ont pas forcément envie de croiser dans les couloirs des membres de leur hiérarchie. »
Les pistes d’améliorations concrètes, utiles mais qui ne résolvent pas le problème de fond, celui du recrutement, ne sont pas suivies par la totalité des rectorats, dont les politiques en la matière sont très variables. Quant au défi consistant à démêler l’écheveau interne et externe pour doter enfin l’éducation nationale d’une médecine du travail digne de ce nom , il attend pour être relevé un ministre ambitieux et volontaire. L.C.