Choukri Ben Ayed est sociologue, professeur à l’université de Limoges, chercheur au Gresco.
Vous venez de publier, en collaboration avec Sylvain Broccolichi et Danièle Trancart, un ouvrage intitulé « Ecole : les pièges de la concurrence » (La Découverte). D’après vos études, quelles sont les conséquences
de l’assouplissement de la carte scolaire ?
Nous avons constaté que le relâchement de la carte scolaire produit une dérégulation du système éducatif. C’était déjà le cas avant les mesures 2007, où l’on voyait s’installer un « marché scolaire », imposant aux chefs d’établissement de se livrer à des tractations pour recruter leurs élèves. L’école est devenue un lieu de concurrence plus que d’égalité de traitement. Or la concurrence scolaire ne sert qu’une infime minorité d’élèves. Aujourd’hui, on constate qu’elle a des effets délétères chez les élèves issus de catégories socio-professionnelles moyennes, que l’on estimait à l’abri de ces phénomènes.
Censée lutter contre la ghettoïsation, l’assouplissement de la carte scolaire conduit en fait à une mise en concurrence nuisible à la réduction des inégalités. Que faut-il faire selon vous pour sortir de ce système ?
On tente d’ériger la carte scolaire comme problème central du système, alors qu’il s’agit plutôt d’un révélateur des dysfonctionnements. La préoccupation du gouvernement est d’offrir plus de liberté de choix aux familles, mais il s’avère que le choix de l’école est fortement anxiogène pour les parents pour qui il est souvent difficile de comprendre les données disponibles. Ils se fient à ce qu’ils observent en face de chez eux et la liberté de choix se transforme en une fuite en avant. Pendant que l’on se focalise sur l’affectation scolaire, on ne se demande pas ce qui pousse les parents à fuir plutôt qu’à choisir. C’est à mon sens la question qu’il est urgent de se poser.
Quels sont ces dysfonctionnements auxquels vous faites allusion ?
Ils sont clairement identifiés et il faut arrêter de croire que les parents fantasment ces problèmes. La formation des enseignants est insuffisante, il n’y a pas d’accompagnement réel des équipes pédagogiques dans les établissements difficiles, les réformes s’empilent sans clarification des priorités pédagogiques et éducatives. Ces dysfonctionnements ont d’autant plus de chances de s’accroître à l’avenir que toutes les orientations prises vont dans le sens d’une aggravation des difficultés : accentuation de l’autonomie pédagogique des établissements, accroissement de la publication des palmarès scolaires, suppression de la formation pédagogique des enseignants.
Concrètement, constatez-vous ce « déclin de l’école française » dans vos études de terrain ?
Dans une ZEP que nous avons étudiée, cinq inspecteurs de circonscription se sont succédé en deux ans, tous étant des « faisant fonction » dans l’un des territoires les plus en difficulté de l’enquête. Le constat général est une situation de désœuvrement des acteurs de l’institution. L’école fait de moins en moins « système » et, lorsqu’elle fonctionne bien, c’est soit le fait d’une conjonction de facteurs historiques ou démographiques, soit parce que les professionnels s’investissent à titre quasi personnel en portant à bout de bras les contradictions du système. A long terme, des phénomènes d’usure, de colère et d’incompréhension des orientations prises au niveau national finissent par s’installer inévitablement. Et les élèves en font nécessairement les frais.
Pourquoi affirmez-vous que « l’éducation prioritaire n’est pas une priorité » ?
En premier lieu parce qu’elle est traitée selon des logiques de gestion comptable. De fait, son coût pour la nation est moindre. Les enseignants exerçant en éducation prioritaire ne sont pas davantage ou mieux formés que d’autres et leur affectation est peu souvent le fait d’un choix, mais plutôt d’une contrainte liée aux logiques de gestion des ressources humaines. Enfin, aujourd’hui, l’éducation prioritaire est diluée dans de nouveaux dispositifs qui émergent constamment. Je pense notamment au soutien éducatif, aux internats d’excellence, établissements de réinsertion scolaire... de sorte qu’il est de plus en plus difficile d’identifier une réelle politique d’éducation prioritaire.
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