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Agnès Joste :« Le ministère vient d’inventer une filière littéraire, sans littérature »

Agnès Joste est professeur de lettres au lycée Claude Monnet, au Havre, membre du collectif Sauver les lettres.

Pourquoi le collectif Sauver les lettres demande-t-il le retrait de la réforme du lycée ?
Par cette réforme, l’éducation nationale manque à son devoir d’instruction à l’égard des élèves. La réforme de Luc Chatel, tout comme celle de son prédécesseur, réduit le temps d’enseignement. Elle a pour seul objectif les suppressions de postes.

Selon vous, « les humanités sont menacées » ?
En français, la réforme induit une perte sévère d’enseignement. En 2de, les dix heures trente de dédoublements ne sont pas affectées aux matières, on ne sait pas combien d’heures va récupérer le français. En 1re littéraire (L), sur les six heures de français dispensées aux élèves, quatre regrouperont les autres filières. De fait, les classes seront surchargées, et le programme n’aura pas le même contenu : la conception de la littérature sera de plus en plus techniciste. La valorisation de la filière L est un mensonge, la réforme la supprime. En terminale, la filière continue de perdre des heures spécifiques, l’horaire de l’enseignement des lettres passant de quatre à deux heures. Sur deux ans, la littérature française en L passe ainsi de dix heures à quatre heures. Le ministère vient d’inventer une filière littéraire... sans littérature.

Pourquoi dénoncez-vous le dispositif d’accompagnement individualisé ?
L’annonce de ce dispositif est fallacieuse. Actuellement, si on additionne l’ensemble des dédoublements, les élèves bénéficient déjà de six heures trente de soutien. De plus, ces deux heures de soutien cachent une suppression de deux heures d’enseignement. Elles écrêtent les disciplines de fond, telles que les SVT, la physique, le français et l’histoire-géographie. Ces heures flottantes vont forcément engendrer de la concurrence entre les matières, puisque chacun va vouloir se les approprier. L’autonomie est pernicieuse : c’est la porte ouverte à la guerre.

Votre collectif est aussi le porte-parole de l’ensemble des disciplines ?
Cette réforme est une occasion de l’être, car les autres disciplines fondamentales sont traitées de la même manière que le français en termes d’horaires. Le problème, c’est que le temps d’enseignement diminue et que le contenu disciplinaire s’appauvrit. Nous avons calculé, à partir des textes officiels publiés à chaque réforme, que le français avait perdu 800 heures d’enseignement depuis 1976. Résultat : un élève qui entre en 2de aujourd’hui a le niveau d’un élève de 5e dans les années 1970.

Qu’entendez-vous par « pensée unique pédagogiste » ?
C’est croire que les élèves peuvent construire leur propre savoir. C’est remplacer le contenu par la méthode. Les travaux pratiques encadrés (TPE) en sont l’illustration : à 16-17 ans, les élèves sont censés faire un travail de recherche. Les plus favorisés s’en sortent, mais les autres ont encore bien du chemin à faire pour effectuer un tel travail. Ils pensent encore que l’information peut se substituer aux opérations intellectuelles. Or l’enseignement permet de développer une finesse d’esprit, d’arracher les élèves à leurs problèmes. Il n’y a pas d’autres lieux où on leur parle d’eux-mêmes.

On est proche du seuil de 10 % des effectifs, en dessous duquel la série L serait menacée d’extinction. Que préconisez-vous ?
Contrairement aux séries S et ES, la filière L repose sur des options facultatives, non sur des matières obligatoires. Ce sont ces options, - latin, grec, langues vivantes, arts, etc. -, qui conduisent les élèves de 2de vers la série littéraire. Si les effectifs diminuent en L, c’est parce que les options promises dans la grille horaire nationale ne sont pas proposées partout. Avec la réforme, rien de nouveau : la nouvelle grille propose des « enseignements d’exploration » en 2de, mais quels établissements, et avec quels moyens, pourront proposer l’ensemble de ces options ?

Les lycéens ne vont-ils pas s’emparer de vos arguments pour contester la réforme ?
Nous ne pouvons pas empêcher les lycéens de réfléchir. Nous proposons une information honnête, à la disposition de tous. Si les lycéens manifestent, nous n’y sommes pour rien.