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Anne Barrère : « On ne change pas les pratiques enseignantes par décret »

Anne Barrère est professeur en sciences de l’éducation à l’université Paris-Descartes (Sorbonne Paris Cité)

La réforme du collège se met en place, mais sera inégalement appliquée selon les établissements. Certains mettent en cause la « résistance au changement », mais vous n’abondez pas dans ce sens...
En effet, il me semble utile de se rappeler que les sociologues des organisations Michel Crozier et Erhard Friedberg proposaient de rayer cette expression du vocabulaire. Pour eux, elle évoque trop une réaction passive, globale et par défaut, alors qu’il s’agit de stratégies d’acteurs raisonnées, centrées sur la défense de ce qu’ils estiment être, à un moment donné, des enjeux importants. Dans le cas des enseignants, l’emploi de l’expression permet d’oublier qu’il s’agit d’un monde professionnel très diversifié, mais aussi de passer sous silence ces stratégies elles-mêmes diverses. Pour certains, ce sont les propositions pédagogiques qui sont contestables, pour d’autres la réforme vient bousculer des équilibres acquis dans les établissements, pour d’autres encore, l’importance de leur discipline est remise en question. Mais il me semble que le point commun de ces stratégies est la défense de l’autonomie professionnelle, face à une réforme qui certes laisse des marges de manœuvre, mais déplace la mise en œuvre des programmes et fait des directions d’établissement des acteurs importants, ravivant l’inquiétude des enseignants sur un contrôle accru de leur travail pédagogique.

Justement, était-il raisonnable de vouloir édicter des modalités d’évolution uniformes du travail enseignant, notamment en faisant de l’interdisciplinarité une prescription générale ?
Beaucoup d’enseignants ont des expériences de collaborations interdisciplinaires volontaires avec des collègues, et en parlent en termes très positifs. En revanche, le fait d’être obligé de travailler avec tel ou tel, et de manière systématique, ne suscite pas franchement l’enthousiasme. Et de fait, les établissements apparaissent très différents dans leur cheminement collectif, certains étant déjà rompus à des propositions de ce type, et devant juste les retraduire dans le cadre de la réforme, alors que pour d’autres, la rupture avec les pratiques actuelles est beaucoup plus importante. Mais il existe aussi bien des doutes sur les pédagogies de projet elles-mêmes, prônées par la réforme, qui rejoignent d’ailleurs un certain nombre d’interrogations de chercheurs. Sont-elles efficaces dans tous les contextes, pour tous les élèves ? Certains enseignants craignent une dérive « occupationnelle » des enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI), qui pourrait renforcer d’ailleurs les inégalités déjà très présentes entre les établissements, si elles devaient concerner plutôt les classes aux élèves les plus éloignés des exigences scolaires.

Tout accroissement du rôle pédagogique des personnels de direction est perçu par les enseignants comme une insupportable perte d’autonomie professionnelle. Cette contradiction est-elle dépassable ?
Bien sûr, elle est dépassable... et dépassée dans nombre d’établissements où les directions font preuve de tact, d’écoute et de souplesse face aux équipes enseignantes, tout en prenant une distance raisonnée face aux prescriptions qui leur sont faites, en les replaçant dans le contexte précis de l’établissement et de son histoire. C’est plus compliqué lorsque la méfiance s’installe, les enseignants se sentant soupçonnés et peu reconnus dans un travail qui n’est pas toujours conforme aux demandes institutionnelles, et les directions se voyant bloquées dans la diffusion de nouvelles pratiques. « Change-t-on les pratiques enseignantes par décret ? » pourrait-on se demander en référence à Crozier et à sa formule   : « on ne change pas la société par décret ». Il paraît plus raisonnable, comme le disent d’ailleurs bien des chefs d’établissement, d’accompagner les évolutions là où elles se font, ce qui n’empêche pas d’essayer bien sûr de les faire exister lorsqu’elles n’existent pas. Mais face à des enseignants par ailleurs formés à haut niveau et de plus en plus définis comme des professionnels dotés d’expertise pédagogique, la prescription verticale ne suffit pas, il faut aussi argumenter et débattre, ce que la temporalité actuelle des changements demandés ne donne pas toujours le temps de faire.