Anne-Marie Bardi est inspectrice générale honoraire de l’éducation nationale.
Dans un rapport de 2005 sur « L’évaluation des acquis des élèves, pierre de touche de la valeur de l’école », vous rappelez que le terme « évaluation » est récent. Comment est-il apparu ?
Il date des années 1970. Avant, le système de suivi des élèves se construisait autour du « contrôle » et des « notes ». Sa fonction n’était pas de déceler ce que savaient les élèves, mais de récompenser, punir, sélectionner. Il faut attendre 1969 pour qu’un texte abolisse les compositions et les classements et aborde les notions de contrôle continu, de mesure des progrès de l’élève. Ce texte encourageait d’ailleurs à remplacer les notes par des lettres. Avec l’émergence de la pédagogie par objectifs au milieu des années 1970 apparaît un nouveau système. On se met à parler d’évaluations « diagnostiques » (avant l’apprentissage), « formatives » (en cours d’apprentissage), « sommatives » (bilan). Mais, dans les esprits, le concept d’évaluation a du mal à se substituer à celui de contrôle. En 2004, la DEPP [direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère] a mené une enquête auprès d’enseignants de collège sur leurs pratiques d’évaluation. Ces derniers ont tous évoqué leurs pratiques de contrôle : leur barème, la correction. Il n’y a de volontarisme pour développer l’évaluation par compétences dans le secondaire que depuis la loi d’orientation pour l’école de 2005.
La note est-elle trop sacralisée ?
On a du mal à s’en défaire. D’abord, parce que la note est facile à comprendre par tous, élèves, parents, enseignants... Elle est simple à manipuler, car elle permet de faire des moyennes. Enfin, elle facilite l’orientation : si un élève de 2de n’a pas la moyenne dans les disciplines scientifiques, il ne passe pas en 1re S. Or, il y a le revers de la médaille. La note n’est pas fiable : des études ont montré les effets qui influent sur la façon dont un enseignant note. Elle ne veut rien dire, puisqu’on ne sait pas ce que le professeur a voulu évaluer derrière. Elle induit des comportements de démotivation -« j’en fais juste ce qu’il faut pour avoir la moyenne »- et des compensations déplorables : « je me rattraperai dans une autre matière ». Enfin, l’orientation ne devrait-elle pas se faire sur une vision plus fine de l’élève ? La note crée de l’échec scolaire.
Comment s’est développée l’évaluation du système éducatif ?
Il y a toujours eu, au ministère, un service de la statistique, qui menait, dans les années 1970, des enquêtes d’ordre socio-éducatif, sur l’échec scolaire ou l’égalité des chances. Les évaluations nationales des acquis des élèves ont pris des formes diverses : sur échantillons représentatifs dans les années 1980, diagnostiques dans les années 1990, cycle d’évaluations « bilan » par discipline à partir de 2000. Puis sont arrivées les évaluations internationales, PISA, Pirls, Timss... Un virage majeur intervient au milieu des années 2000 : l’évaluation devient une obligation légale. Le ministère doit rendre compte des compétences acquises par les élèves à la nation. C’est le sens de la loi d’orientation de l’école, de la LOLF [loi organique relative aux lois de finances] et de la Stratégie de Lisbonne. L’évaluation est aujourd’hui très en vogue ; elle est devenue une préoccupation majeure des dirigeants. Mais cela n’est pas sans poser de questions. Ainsi, la Cour des comptes a pointé la difficulté à évaluer l’éducation nationale, tant ses objectifs sont multiples et variés. En septembre, le Haut Conseil de l’éducation laissait planer le doute sur la capacité du système à s’autoévaluer.
La culture de l’évaluation est-elle aujourd’hui ancrée ?
Il y a des obstacles. Les études montrent que l’acte d’évaluer est une composante essentielle du métier d’enseignant. Mais le résultat est décevant, car il y a beaucoup trop de perte d’informations. Les enseignants en savent plus que ce qu’ils écrivent sur les bulletins de notes ! Ils sont peu nombreux à mener des évaluations formatives ou diagnostiques, car elles sont compliquées à exploiter : cela suppose se faire de la pédagogie différenciée, et dans des classes de 25, 30 élèves... L’évaluation par compétences, surtout dans le secondaire, est devant nous. Du côté des cadres, le pilotage par les résultats est une nécessité entrée dans les mœurs. Le problème, c’est qu’ils ont peu de données sur les acquis des élèves. Espérons que le livret de compétences leur permette de disposer d’un outil plus parlant.Je suis sûre que les élèves trouveront plus de plaisir à apprendre et les maîtres plus de plaisir à enseigner en visant l’acquisition de compétences, et qu’alors l’évaluation des acquis des élèves fera enfin système aux divers niveaux du pilotage.
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