| Oublié ?

La Lettre

Le point avec...

Aziz Jellab : « Les élèves entrent au lycée professionnel moins par défaut qu’avant »

Aziz Jellab est sociologue, spécialiste du lycée professionnel, inspecteur général de l’éducation nationale.

Votre dernier ouvrage sur le lycée professionnel, L’Emancipation scolaire. Pour un lycée professionnel de la réussite (Presses universitaires du Mirail), interroge les effets du passage au bac professionnel en trois ans, généralisé en 2009. Quel est votre bilan ?
Même s’il existe toujours des phénomènes d’autocensure, je constate que les élèves entrent au lycée professionnel moins par défaut que les anciennes générations. De plus, la majorité arrive en 2de professionnelle avec un projet de poursuite d’études. Aujourd’hui, près de 20% des bacheliers professionnels poursuivent en STS, contre 10% en 2000. Désormais préparé en trois ans [contre quatre avant la réforme - deux ans de BEP puis deux ans de bac pro], aligné symboliquement sur les autres bacs, le bac professionnel attire un nouveau public : des élèves plus jeunes, qui, auparavant, se seraient plutôt orientés vers les filières technologiques. Qui, tout en aspirant à faire des études, sont à la recherche d’un compromis entre l’école et le marché du travail. La « scolarisation » des contenus de formation, avec la réduction du temps de pratique [22 semaines de stage aujourd’hui, contre 24 à 28 dans le cursus en quatre ans], a renforcé ce souhait de poursuite d’études.

Cette réforme est-elle réussie ?
Oui et non. Elle a permis d’aligner la formation professionnelle sur la voie générale, qui reste, sur l’échelle des formations, la référence. Elle a aussi élevé le niveau de qualification. Mais elle n’a pas résolu les cas d’élèves les plus fragiles qui, auparavant, pouvaient quitter leur formation au moins avec un BEP. L’absentéisme et le décrochage restent élevés. La moitié des décrocheurs est issue du lycée professionnel.

Quels sont les grands défis du lycée professionnel aujourd’hui ?
Un parcours en trois ans n’est pas toujours approprié pour les élèves les plus en difficulté. C’est pourquoi on pourrait penser qu’il serait judicieux de mettre en place des parcours spécifiques en quatre ans. Un travail est à engager avec les élèves fragiles afin d’identifier les leviers sur lesquels il est possible d’agir. Parmi eux, il y a l’orientation. A l’avenir, les lycées professionnels devront sans doute davantage travailler en réseau pour proposer des passerelles entre les spécialités. L’enjeu est aussi de mieux articuler les périodes de formation en lycée et celles en entreprise, afin qu’il n’y ait pas rupture mais complémentarité.

Qu’est-ce qui caractérise la relation pédagogique en lycée professionnel ?
Le lycée professionnel est un lieu d’accompagnement pour des élèves souvent « fâchés » avec l’école. Au cours de mes entretiens, ces derniers sont souvent revenus sur l’attitude compréhensive de leurs enseignants, sur leur disponibilité, leur croyance en leur capacité de réussite. Ils portent sur eux un regard beaucoup plus positif que sur les enseignants de collège, qui exercent auprès d’élèves au profil social et scolaire plus hétérogène. De leur côté, les professeurs de lycée professionnel ont conscience que la mobilisation des élèves passe par un travail d’encouragement, de valorisation, d’éducation au sens large. Ils sont souvent critiques à l’égard de l’enseignement traditionnel et optent pour des pratiques pédagogiques visant à créer une proximité avec leurs élèves. Cela ne signifie pas qu’ils adhèrent d’emblée à une telle représentation du métier, mais le quotidien les oblige à intégrer cette dimension éducative. Cela peut être déstabilisant pour eux, notamment pour les nouvelles générations de professeurs, issus de milieux plus favorisés que l’ancienne génération.

Vous êtes critique à l’égard d’autres sociologues de la voie professionnelle. Pourquoi ?
Je regrette que les rares enquêtes sur le lycée professionnel soient empreintes de misérabilisme. Beaucoup de chercheurs ont tendance à se focaliser sur l’échec scolaire et à ne faire de la voie professionnelle qu’une voie de relégation - comme s’ils ne pouvaient concevoir d’autres formes de réussite que celles dans les filières prestigieuses. Cette vision n’est pas convaincante quand on regarde de près les trajectoires des élèves. C’est tout l’objet de ce livre qui, sans tomber dans l’angélisme, montre que le lycée professionnel offre de réelles chances de réussite, souvent au prix d’innovations et de la mobilisation des établissements.