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Benjamin Castets-Fontaine : « La réussite scolaire est moins une affaire de famille qu’une affaire de cercles vertueux »

Benjamin Castets-Fontaine, chargé d’études pour le Céreq et chercheur associé au Centre Emile-Durkheim.

Pour Le cercle vertueux de la réussite scolaire (InterCommunications et EME), un essai à paraître, vous avez travaillé sur des « réussites hors normes d’élèves issus de milieux défavorisés ». De quoi s’agit-il ?
J’ai travaillé sur le parcours de 45 jeunes issus de « milieux populaires » ayant accédé aux très grandes écoles françaises, de l’ENA à HEC en passant par l’Ecole normale supérieure. J’ai reconstitué leur parcours et les ai interrogés en profondeur sur le chemin qu’ils ont suivi et les éléments qui leur ont permis de faire un parcours d’excellence. Je n’ai pas travaillé sur les voies parallèles qui permettent de plus en plus d’intégrer des établissements de très haut niveau. Je me suis focalisé sur des parcours classiques, comme le passage par les classes préparatoires.

Les jeunes que vous avez interrogés étaient issus de familles qui croyaient plus que d’autres dans l’école ?
Je ne remets pas en cause la thèse du capital culturel de Pierre Bourdieu, mais j’estime que sa théorie a des limites. La réussite scolaire est moins une affaire de famille qu’une affaire de cercles vertueux. Mes travaux montrent en effet que la culture familiale n’est pas la variable principale. Au fil des histoires de ces jeunes, j’ai observé que le plus important n’est justement pas ce qu’ils ont reçu en héritage, mais ce qu’ils ont construit, eux. Sinon comment expliquer, par exemple, qu’un des jeunes que j’ai interviewés ait intégré Polytechnique alors que son père a été alphabétisé sur le tard et que sa mère est analphabète ? C’est l’engagement de ces jeunes qui m’a semblé l’explication première de leur parcours d’exception, bien plus qu’une mobilisation familiale. D’ailleurs, dans certaines fratries, certains enfants ont des parcours exceptionnels et d’autres s’arrêtent à une formation courte.

Comment décrire leur engagement ?
L’engagement de ces jeunes a une triple dimension, psychosociologique, contractuelle et émotionnelle. La première dimension est facile à comprendre. Une fois qu’ils ont pris une décision, qu’ils ont posé un objectif qu’ils voulaient atteindre, ils n’ont plus dévié de ce but. Leur scolarité a probablement été faite d’une succession de micro-engagements qui les ont fait avancer, pas à pas, sans jamais revenir en arrière. Parce que, à leurs yeux, et c’est la deuxième dimension, l’engagement est une sorte de contrat social. Un contrat tacite qu’ils auraient passé avec leurs parents, et qui leur interdit de les décevoir. J’ai d’ailleurs constaté qu’ils avaient ce même rapport aux enseignants, et qu’ils voulaient aussi être dignes d’eux. Le tout est mâtiné d’une approche émotionnelle qui donne à ce contrat, par exemple, une réelle dimension de revanche sociale.

S’ils n’ont pas le capital culturel familial, comment comblent-ils ce manque ?
Je fais l’hypothèse que leur réussite s’appuie sur un cercle vertueux. Ce cercle repose sur trois arcs essentiels. Le premier est l’engagement, que je viens d’exposer. Le deuxième est l’accès à l’information et à l’orientation, et le troisième le statut de bon élève. Les brillantes réussites que j’ai analysées se sont construites peu à peu et de manière pragmatique. Les élèves m’ont raconté avoir construit leur stratégie scolaire en accumulant toute une série de petites informations qu’ils récupéraient en général auprès des enseignants. De la même manière, leur statut de bon élève s’est nourri au fil des expériences. Ces expériences leur ont permis de construire cette confiance en soi et en leurs capacités, et d’en convaincre les autres. Puis, bien souvent, le plaisir s’en est mêlé, faisant d’eux des travailleurs assidus. Des rencontres fortuites alimentent également ce cercle vertueux.

Comment vos conclusions permettent-elles de faire avancer le système ?
On connaît déjà des pédagogies qui valorisent l’engagement des élèves, et des façons d’enseigner qui visent à faire aimer les disciplines. Elles sont essentielles. Mes travaux mettent aussi l’accent sur l’importance du rôle des enseignants dans la délivrance de l’information en matière d’orientation et de stratégie. Le système éducatif peut encore mieux développer ces points.