Bertrand Geay est professeur à l’université de Picardie, sociologue de l’action collective et du syndicalisme enseignants.
Depuis l’annonce des mesures de carte scolaire après les élections cantonales du 27 mars, des actions sont menées par des enseignants, des parents d’élèves, des élus, dans une soixantaine de départements (selon le SNUipp). Comment l’analysez-vous ?
Compte tenu de l’ampleur des suppressions de postes, on aurait pu penser que la mobilisation démarrerait plus tôt. On a assisté à quelques grèves à la rentrée 2010, mais elles se sont fondues dans le mouvement contre la réforme des retraites. L’an dernier, la présentation de la carte scolaire avait aussi suscité des protestations, mais celles-ci ne se sont pas étendues. Depuis avril, on observe un frémissement. Cela n’a rien d’étonnant. Les enseignants sont très sensibles à la question des moyens, et, sur ce sujet, ils rallient facilement parents et élèves. D’autant que les conséquences des suppressions de postes commencent à être visibles. Jusqu’à présent, on a supprimé des postes de Rased, de remplaçants, de stagiaires... Aujourd’hui, on commence à supprimer des postes d’enseignants chargés d’une classe. Dans le 1er degré, cela se traduit par des fermetures de classes, une augmentation du nombre d’élèves par division, et la scolarisation des enfants de moins de 3 ans devient une exception. Dans le 2nd degré, les coupes sont moins perceptibles car elles sont noyées dans les dotations horaires globales.
Pourquoi la mobilisation n’a-t-elle pas démarré plus tôt ?
Par attentisme, par fatalisme. Le mouvement de 2003 contre le transfert de certains personnels de l’éducation nationale aux régions et contre la réforme des retraites a laissé des traces. D’avril à juin, la profession s’était largement mobilisée, mais le mouvement n’avait que partiellement abouti. De ce fait, il avait été vécu comme un échec. S’il y a eu des mobilisations enseignantes depuis - contre les programmes du primaire, contre le fichier Base élèves entre autres -, celles-ci n’ont jamais été de grande ampleur. L’autre facteur de cette relative démobilisation est politique. Les enseignants sont majoritairement à gauche, et je ne suis pas sûr que les réformes menées ces dernières années les satisfassent. Ils sont dans l’attente d’une autre politique scolaire, surtout à un an de l’élection présidentielle. Enfin, on peut supposer que les jeunes enseignants ont moins le réflexe de s’engager collectivement que leurs aînés. Ils sont plus repliés sur eux, plus désenchantés. Ils se mobilisent, mais de manière sporadique et assez imprévisible. Les syndicats cherchent un moyen de canaliser les protestations, mais ce côté routinier et formel des grèves syndicales, beaucoup n’y croient plus.
Le mouvement actuel est-il inédit ?
L’actualité me fait penser à deux périodes. Celle des années 1998-2000 d’abord, lorsqu’une vague de contestation est apparue localement et durablement autour de la question de l’égalité territoriale. Ces actions de proximité, mêlant enseignants, parents et élus, avaient obtenu gain de cause. L’autre période, celle du milieu des années 1990, a été marquée par un front syndical très large, réunissant notamment l’UNSA, la FSU et le SGEN-CFDT, qui a volé en éclats quelques années plus tard sous le ministère de Claude Allègre. Le frémissement actuel est de ces deux ordres. Il est enraciné localement, et en même temps, les conditions d’un mouvement large et unitaire sont réunies. La question des suppressions de postes est fédératrice, contrairement aux sujets de politique éducative, qui soulèvent des débats idéologiques.
Que présagez-vous ?
La situation devient explosive. Soit elle donnera lieu à des mouvements profonds dans des zones très affectées par les suppressions de postes. Ces actions locales pourraient devenir puissantes et durer jusqu’à la fin de l’année scolaire, voire rebondir à la rentrée. Soit le mouvement va se fédérer. Et en période préélectorale, il sera difficile pour le gouvernement de maintenir le cap face à un mouvement unitaire d’ampleur qui va toucher l’opinion publique. Cela ne serait pas la première fois qu’un mouvement obtient des correctifs à des décisions politiques déjà prises. Toutes les solutions sont envisageables : le ministère de l’éducation nationale pourrait recruter des contractuels ou jouer sur les vagues de stagiaires affectés. Ou bien il sera contraint de revoir l’enveloppe de l’emploi public. Tout se jouera à la rentrée.
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