| Oublié ?

La Lettre

Le point avec...

Blanche Lochmann : « Notre agrégation répond à des questions aujourd’hui posées au niveau international »

Blanche Lochmann, professeur de lettres classiques, est présidente de la Société des agrégés.

L’agrégation, dont c’est cette année le 250e anniversaire, est un système dont la pertinence et la pérennité sont régulièrement interrogées. Mais les questions habituelles ne vous semblent pas les bonnes...
Ce qui nous dérange, c’est le ton et le contexte dans lequel ces questions sont habituellement posées. On demande si l’agrégation sert encore à quelque chose, si les agrégés ne seraient pas trop payés... Cela sous-entend généralement que l’agrégé serait une sorte de dinosaure et de privilégié à la fois. Pourquoi, devant Notre-Dame ou l’Opéra, pense-t-on d’abord en termes de patrimoine et non de vestige dont il faudrait faire table rase ? L’agrégation est aussi une sorte de monument national : c’est un concours qui a une histoire, une réputation en France et dans le monde, qui fait partie de nos institutions repères. Il est dommage qu’en France règne ce goût pour l’autoflagellation qui pousse à s’attaquer régulièrement à certains symboles. Mieux vaudrait se situer dans une perspective positive et réfléchir à l’utilité de l’agrégation pour demain. Avec la mondialisation de l’éducation émerge au niveau international un besoin croissant de certification. Or, avec notre système des concours à la française, nous disposons d’un mode de certification particulièrement fiable qui nous permet chaque année de distinguer un grand nombre de jeunes professeurs. L’agrégation est un concours de recrutement, alors forcément on sélectionne. Mais c’est un mode de sélection qui s’opère sur la seule exigence intellectuelle, de manière anonyme, ce qui en fait aussi un moyen de lutter contre toute espèce de népotisme, de clientélisme ou même de simple connivence. En cela, notre agrégation répond à des questions aujourd’hui posées au niveau international.

Mais n’y a-t-il pas confusion entre « l’excellence », qui peut concerner tous les domaines et les niveaux de l’enseignement et « l’élitisme », consistant à distinguer sur certaines disciplines une fraction des élèves que l’on prédestine à des fonctions de commandement ?
C’est une vision bien restrictive. D’abord parce que l’agrégation met en valeur des disciplines très diverses. Elle compte aujourd’hui une trentaine de sections : la philosophie et les lettres classiques, bien sûr, mais aussi les sciences économiques, l’économie-gestion, les sciences industrielles de l’ingénieur, les sciences médico-sociales... Des agrégés enseignent dans les classes préparatoires mais aussi dans les sections technologiques jusqu’au bac et dans des BTS. Quant à « prédestiner au commandement »... c’est oublier que notre société n’attend pas les jeunes et le leur fait bien sentir. Nous avons en France des concours qui nous permettraient de mettre en selle très tôt des jeunes gens très talentueux et au lieu de cela on préfère attendre leurs 50 ans pour leur confier les tâches qui devraient leur revenir.

Evoquer l’écart entre les 18 heures de cours des certifiés et les 15 heures des agrégés vous paraît de mauvais goût. Pourtant, même l’inspection générale conteste aujourd’hui cet état de fait, que vous défendez énergiquement...
Nous défendons ces 15 heures tout simplement parce que c’est le contrat de départ. Et il ne faut pas négliger le fait que les agrégés n’ont pas été revalorisés depuis quarante ans, ce qui fait que dans les débuts de carrière, il n’y a qu’une centaine d’euros d’écart entre agrégés et certifiés. Quant à la contestation, elle est présente dans un seul passage d’un rapport récent de la seule inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR). L’argument avancé est que les agrégés aujourd’hui en collège auraient tous choisi d’y être. Or, c’est faux. Quand on calcule dans chaque académie le nombre des points nécessaires à un agrégé pour être affecté en lycée, on voit très clairement qu’à part dans deux ou trois académies, c’est quasi impossible. A aucun moment le rapport ne cite le décret de 1972 sur le statut particulier des agrégés où il est précisé qu’ils sont affectés exceptionnellement en collège. Autre problème de méthode : le rapport se contente de deux ou trois témoignages dont on ne connaît pas les sources...