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Christophe Guilluy : « L’éducation prioritaire doit mieux prendre en compte la jeunesse périurbaine et rurale »

Christophe Guilluy est géographe, auteur de Fractures françaises (Bourin éditeur, 2010).

Dans Fractures françaises (François Bourin éditeur), paru en octobre 2010, vous soutenez la thèse selon laquelle la mixité sociale à l’école est en net recul. Pourquoi ?
Il s’agit dans cet ouvrage de connecter les questions sociales, et indirectement scolaires, aux évolutions des territoires. La grande tendance, observable en France et en Europe, est celle de la « métropolisation ». Les grandes villes se sont spécialisées dans les secteurs les plus qualifiés de l’économie. Elles se sont ainsi simultanément embourgeoisées et désindustrialisées. Les classes populaires, qui représentent 55% de la population active, ont été pour leur part chassées des métropoles, tandis que les immigrés ont continué à s’y installer, essentiellement dans les quartiers de logements sociaux ou privés dégradés. L’embourgeoisement des anciens quartiers populaires, la « gentrification », explique l’émergence de quartiers « mixtes » en apparence, où se côtoient la jeunesse issue de la « gentrification » et la jeunesse issue de l’immigration. Mais cette mixité se perd à l’intérieur des établissements scolaires. Les stratégies d’évitement se développent, l’assouplissement de la carte scolaire y a contribué. Certains chefs d’établissement choisissent des formes de ségrégation interne - comme la création de classes à options rares -, pour garder les enfants de « bobos » dans leur établissement.

La « ségrégation sociale et ethnique » que vous évoquez explique-t-elle en partie les résultats en baisse de la France dans la dernière évaluation PISA ?
Faut-il préserver la mixité sociale à l’école ? Est-ce les premiers de classe qui poussent vers le haut, ou le noyau moyen qui tire vers le bas ? Sur ces questions, les chercheurs et les acteurs du terrain s’accordent plutôt à dire que la tendance est au nivellement par le bas dès lors que les mauvais élèves dépassent le tiers des effectifs de la classe. Historiquement, la population des quartiers populaires, et donc de leurs établissements, n’a jamais été mixte. La question de la mixité sociale ne se posait pas dans les années 1960-1970, quand les catégories populaires avaient leur place dans la société. Le vrai problème aujourd’hui, c’est un marché de l’emploi saturé, voire fermé à la classe populaire. Se pose aussi la question de la mixité ethnique. Car la transformation démographique profonde de la société induit une logique d’ethnicisation des territoires. L’école n’y échappe pas.

Quels sont les effets de trente années de politiques compensatoires en éducation ?
Les bilans de l’éducation prioritaire sont chaque année catastrophiques. En réalité, ces chiffres ne veulent rien dire, car le taux d’échec scolaire se mesure sur les élèves de zone d’éducation prioritaire (ZEP) à un instant T. Or, il faut savoir que les quartiers dits « sensibles » sont caractérisés par une population très mobile. Les personnes qui quittent ces quartiers sont en général les plus diplômées et intégrées. Dans les ZEP, la proportion de jeunes qui obtiennent le baccalauréat et qui poursuivent dans l’enseignement supérieur est considérable. Mais cette part de réussite n’est jamais comptabilisée dans les bilans des politiques compensatoires. Il est nécessaire de maintenir ces politiques pour les catégories qui rencontrent des difficultés particulières, cela semble évident. Cela dit, l’erreur des politiques prioritaires est d’être trop ciblées sur les minorités ethniques des quartiers sensibles. Certes, celles-ci se heurtent à des questions spécifiques, mais il faut aussi prendre en compte la jeunesse périurbaine et rurale. Le fils d’ouvrier du fin fond de la Picardie a tout autant besoin d’être accompagné vers l’emploi que le jeune de Seine-Saint-Denis !

Que pensez-vous des dispositifs de discrimination positive à l’entrée dans le supérieur ?
Ce ne sont que des rustines et de l’affichage politique. La question de la discrimination positive à l’égard des populations ethniques en difficulté évite la question sociale. Elle est même dangereuse, car elle crée un sentiment d’injustice. Faire monter une Rachida Dati ne résout pas le problème. Il faut penser les choses globalement, et se poser la question centrale de la place des catégories populaires dans la logique de mondialisation. Mais la classe politique, issue de milieux favorisés, a oublié les catégories populaires. Comme si celles-ci n’existaient plus...