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Contre l’emprise des théories du complot, l’école construit sa réponse

Quoi de plus déstabilisant que les théories du complot auxquelles adhère une frange de la jeunesse scolarisée  ? Contrer ce phénomène demande beaucoup de réflexion et de savoir-faire. L’école commence enfin à se donner les moyens de répliquer à ce défi.


Contre les théories du complot, l’école est en train de s’armer intellectuellement et pédagogiquement. Pendant des années, la prise de conscience a cheminé lentement du fait qu’il y avait «  un problème  » avec l’adhésion d’une frange de jeunes aux absurdités toxiques véhiculées sur Internet et que ce problème, s’il dépassait de très loin l’univers scolaire, venait quand même le percuter directement. En France, les attentats de 2015 ont servi à la fois de révélateur du mal et d’accélérateur des tentatives de réplique.
Même les détracteurs de Najat Vallaud-Belkacem devront admettre qu’en ce domaine la ministre de l’éducation a pris la mesure du défi posé à l’école et pris les décisions permettant de commencer à construire une réponse. La journée d’étude du 9 février au Muséum d’histoire naturelle à Paris, intitulée «  Réagir face aux théories du complot  » a posé un jalon, dont on sait désormais qu’il est un point de départ et non d’arrivée. Outre la confrontation des réflexions des universitaires et autres spécialistes de la «  complosphère  », cette journée a permis de faire connaître par toute l’éducation nationale les noms de ceux qui, en son sein ou à l’extérieur, se constituent une expérience et produisent des «  ressources  » disponibles sur ce sujet.
Sans pouvoir tous les citer, il faut répéter ici certains des noms qui composent ce noyau dur de l’anti-complotisme, dont chacun peut retrouver la trace en quelques clics  : le sociologue Gérald Bronner, les bénévoles Guillaume Brossard, créateur du site Hoaxbuster, et Rudy Reichstadt, créateur du site Conspiracy Watch/Observatoire du conspirationnisme, les simples enseignants Sophie Mazet, professeur d’anglais, ou Rose-Marie Farinella, professeure des écoles en Haute-Savoie. Celle-ci qui vient tout juste de recevoir le prix de l’éducation aux médias des Assises du journalisme 2016, apprend notamment à ses élèves - petits mais déjà internautes - à vérifier l’authenticité d’une image.
Une partie des interventions du 7 février a tout de suite été rendue accessible en ligne. La totalité le sera dans les jours à venir. Preuve du pragmatisme avec lequel ce sujet est abordé, des entités privées peuvent être associées à cette mobilisation. La toute jeune société de production de documentaires Spicee s’est beaucoup investie sur ce sujet que les grands médias avaient tendance à négliger. Elle a produit, à partir d’une fausse théorie du complot destinée à piéger les conspirationnistes, le documentaire Conspi Hunter et en a fait le support d’échanges avec de nombreux enseignants. Dans le cadre de la semaine de la presse et des médias à l’école (du 21 au 26 mars), ce documentaire a été rendu accessible pour une durée de six semaines aux enseignants inscrits. Ultérieurement, il n’est pas exclu que le réseau Canopé, acteur de cette mobilisation générale, en achète les droits, de même qu’il peut conclure toutes sortes de partenariats.
Un groupe de travail d’une vingtaine de personnes se réunit régulièrement au ministère de l’éducation pour élaborer les étapes suivantes de la lutte contre le complotisme. Tous les problèmes ne sont pas résolus. Celui de la gratuité et de l’accessibilité en est un, car les théories du complot, elles, se répandent sans obstacles. Celui des précautions à observer pour que cette bataille «  citoyenne  » ne vienne pas empiéter sur le terrain de la politique partisane - qu’elle peut frôler sur certains sujets comme le conflit israélo-palestinien - en est un autre. Mais jusqu’à présent, le parcours suivi est resté sans faute.