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Daniel Calin : « Les Rased heurtent le mythe selon lequel tous les élèves peuvent avancer au même rythme »

Daniel Calin est agrégé de philosophie, spécialiste de psychopédagogie, ancien formateur de maîtres spécialisés.

Pour la quatrième année, des suppressions de postes de réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (Rased) sont prévues à la rentrée (2 500 selon le SNUipp-FSU). Ce dispositif est-il menacé de disparaître ?
Il y avait plus de 4000 rééducateurs [maîtres G] en 2003. Ils sont 3000 cette année, et leur nombre va diminuer de près de moitié en 2012. Il reste tout au plus 5 000 postes de maîtres E, contre 6800 en 2003. Le gouvernement assure qu’il ne supprimera pas les Rased. Mais dans les faits, sa politique se traduit par leur mise à mort à travers des suppressions massives de postes et une baisse des départs en formation. En 2011, seuls 64 enseignants ont été autorisés à suivre une formation de maître G, contre 252 en 2008. Pour ce qui est des maîtres E, 312 départs en formation ont été autorisés en 2011, contre 544 en 2008.

Ont-ils été « sédentarisés » ?
C’est une formulation hypocrite utilisée par Xavier Darcos lorsqu’il a commencé à s’attaquer aux Rased en 2008. Il avait d’abord annoncé la suppression programmée des réseaux, avant de faire marche arrière face au fort mouvement de contestation, et d’évoquer plutôt une « sédentarisation » des Rased. Il n’avait pas prévu cette résistance et celle-ci était d’ailleurs assez imprévisible : plongés dans leurs relations de proximité avec les enfants, les maîtres spécialisés parlent peu de ce qu’ils font. Il faut vraiment qu’ils aient le couteau sous la gorge pour qu’ils commencent à se défendre. Par ailleurs, les Rased n’avaient jamais obtenu un soutien significatif de la part des enseignants de classes ordinaires avec qui les relations sont ambiguës. Face aux suppressions annoncées, ces derniers ont commencé à se demander comment ils feraient, sans les réseaux, pour prendre en charge les élèves en difficulté. Concrètement, la sédentarisation vise à « remettre dans la classe » les maîtres spécialisés et en faire des « personnes ressources ». Mais, les règles de l’éducation nationale - de l’ancienneté et de la priorité en cas de suppression de poste - ont fait que les maîtres spécialisés dont le poste était supprimé ne sont pas allés dans les endroits les plus difficiles. De plus, les Rased abordent la difficulté scolaire sous un angle particulier, ils ne sont pas forcément les meilleurs pour enseigner en classe. Il y a confusion des genres.

Peut-on croire que l’aide personnalisée puisse se substituer au travail des Rased ?
Impossible ! L’aide personnalisée est menée par des enseignants « ordinaires » qui n’ont aucune formation spécialisée pour aller au-delà de ce qu’ils font en classe. Elle consiste à prendre en charge des élèves en petit groupe pour refaire une leçon. Cela s’apparente à du soutien scolaire. Si ce dispositif peut convenir pour traiter une difficulté légère et passagère, il est inapproprié pour les élèves en grande difficulté. L’autre problème de l’aide personnalisée, c’est qu’elle est organisée en dehors du temps scolaire, ce qui revient à rajouter du scolaire à des enfants qui ont du mal avec l’école.

Quels sont les reproches de l’institution ?
Elle reproche aux Rased d’être inefficaces. Derrière les critiques, il y a un facteur culturel : les Rased représentent des enfants qui ne sont pas des élèves ; ils incarnent leur subjectivité, leur psychologie... autant d’éléments que la logique de l’instruction publique ne supporte pas. Or, je suis persuadé que le problème de fond de la difficulté scolaire est psychique avant d’être social. La démarche des Rased est venue heurter le mythe français selon lequel tous les élèves peuvent avancer au même rythme, il suffit de dérouler le programme. Cela ne fonctionne évidemment pas comme ça. La France est très performante pour produire une élite et laisser au bord de la route les élèves qui ne sont pas dans les clous. A titre de comparaison, la Finlande a développé un système beaucoup plus personnalisé ; elle compte environ un enseignant spécialisé pour 300 élèves, contre un pour 1500-2000 élèves en France à la « grande époque » des Rased, dans les années 1990.

La « personnalisation » est pourtant le credo du ministère...
En même temps, il multiplie les instruments de normalisation des apprentissages : socle commun, procédure d’évaluation très formalisée en maternelle, aide personnalisée... A croire qu’il est schizophrène !