Henri Pena-Ruiz est agrégé de philosophie, spécialiste de la laïcité, maître de conférences à l’IEP de Paris.
Le ministre de l’éducation nationale a fait savoir, début mars, que la circulaire de 2004 sur les signes religieux à l’école sera complétée, afin d’y soumettre les parents accompagnateurs de sorties scolaires. Cette évolution va-t-elle dans le bon sens ?
C’est une mesure qui s’inscrit dans la droite ligne des recommandations formulées par la commission Stasi sur la laïcité en 2003, à laquelle j’avais participé. A cette occasion, nous avions rappelé que l’école n’est pas seulement un service public, mais une institution organique de la République, représentative au plus haut point de la puissance publique. A ce titre, elle implique une symétrie d’exigences entre les enseignants et les élèves, qui ont une obligation de neutralité, a fortiori les enseignants, en tant que représentants de l’Etat. Ce qui n’était pas juste, c’était la première circulaire, selon laquelle une personne de la société civile qui se voit confier un rôle d’accompagnateur de voyages scolaires pouvait porter un marqueur religieux. En effet, dès lors que le voyage scolaire est organisé pendant les horaires de classe, qu’il poursuit un but pédagogique, un accompagnateur est en délégation officielle de l’éducation nationale, et l’obligation de réserve doit s’appliquer à lui. Luc Chatel ne fait que rétablir cette vérité, et je l’approuve.
Faut-il aller plus loin dans l’interdiction de signes religieux à l’école ?
Non, car on tomberait alors dans l’illégalité. Je tiens à rappeler que l’interdiction des signes religieux à l’école ne s’applique qu’aux signes ostentatoires. J’avais beaucoup travaillé, lors de nos débats, sur la dissociation entre « expression » et « ostentation ». Un croyant qui porte une médaille de la vierge, une étoile de David ou une main de Fatma exprime sa foi sans la manifester. A contrario, un croyant qui porte un signe ostentatoire n’exprime pas seulement sa foi, il la montre avec le désir d’être vu. Cette différence de taille devient qualitative, car c’est la nature de la démarche qui change. Il faut aussi redire que la loi Stasi [interdisant le port de signes religieux à l’école] ne vise pas une religion, mais l’ensemble des signes religieux ostentatoires. La croix eucharistique, le voile ou la kippa, entre autres. La même interdiction doit s’appliquer à un père de famille qui prétend accompagner un voyage scolaire avec une kippa.
La prise de position de Luc Chatel est concomitante avec le débat lancé par l’UMP sur la laïcité et la place de l’islam en France. N’y a-t-il pas un risque de stigmatisation de la population musulmane ?
Sa décision entre en phase avec un débat qui n’a pas lieu d’être et des revendications abusives (comme celle du ministre de l’intérieur d’interdire aux usagers des services publics de marquer leurs préférences religieuses). Je constate un glissement scandaleux vers une logique funeste qui consiste à alimenter les peurs publiques, à flirter avec des idéologies nauséabondes. Cela dit, ce n’est pas parce qu’un ministre fait une chose juste dans un contexte suspect que la chose est suspecte. La loi Stasi a une dimension universaliste. Tomber dans la désignation d’une religion est illégitime et injuste. La quasi-totalité des citoyens musulmans sont en paix avec la laïcité. L’islam ne pose aucun problème à la République. Ce qui pose problème, c’est l’islamisme politique, qui est rarissime en France. Dans ce contexte, la laïcité ne se réveille que pour stigmatiser les citoyens musulmans. On ne s’insurge pas, par exemple, contre le cléricalisme de l’Opus Dei, qui développe des écoles privées religieuses largement subventionnées par l’Etat où l’on enseigne la catéchèse, où l’esprit du christianisme, affiché par le chef d’établissement, imprègne tout l’enseignement. Or, cela est, à mes yeux, un déficit de laïcité.
Comment l’école peut-elle apprendre à « vivre ensemble » ?
Apprendre à vivre ensemble, c’est d’abord apprendre qu’on est les mêmes. Enfermer les enfants d’emblée dans leurs différences empêcherait la construction d’un espace commun (cela rejoint les thèses de psychologie sur la « distanciation »). Non pas qu’il faille appliquer à l’école un jacobinisme qui écraserait toutes les singularités. Mais il y a des espaces et des temps d’affirmation de la différence et des temps d’affirmation de la ressemblance. L’école est celui de la ressemblance.
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