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Jean-Claude Emin : « Comme l’Insee, la direction de l’évaluation subit la mainmise du pouvoir politique »

Jean-Claude Emin est ancien sous-directeur de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP).

Les évaluations des acquis des élèves de CE1 et CM2, créées en 2008-2009, sont très controversées. Partagez-vous les critiques ?
Xavier Darcos a voulu créer des évaluations au niveau du primaire comme s’il n’en y avait jamais eu. En réalité, des évaluations « diagnostic » ont été mises en place en 1989 en début de CE2 et de 6e. L’objectif était de repérer, pour les enseignants, les points forts et faibles des élèves, et de les aider ainsi à construire leurs progressions. Les évaluations, telles qu’elles existent aujourd’hui, n’ont rien à voir avec les précédentes. D’une part, parce qu’elles ont été confiées à la direction générale de l’enseignement scolaire qui, en tant que responsable des politiques éducatives, est à la fois juge et partie. D’autre part, parce que les objectifs ne sont pas clairs : s’agit-il d’un outil professionnel au service des enseignants ou d’une évaluation « bilan », qui sert à estimer le niveau des élèves ? Le mode de correction est tout aussi ambigu : un diagnostic s’intéresse plus au type d’erreurs qu’au simple fait que la réponse soit juste ou fausse, alors que le mode de correction des nouvelles évaluations est binaire.

Peut-on d’ores et déjà dresser un bilan des évaluations de primaire ?
Le ministère pense souvent que le simple fait de mettre en place une évaluation va améliorer les choses. C’est une idée reçue. Dans le cas des évaluations de CM2, le contraire s’est produit : les enseignants sont incités à entraîner leurs élèves aux évaluations (organisées en janvier), au détriment d’une vision ouverte de l’éducation. Ils ont tendance à boucler le programme en quatre mois, d’autant que nombre d’exercices reposent sur le programme de deuxième partie d’année scolaire. L’aide apportée à l’enseignant est quasi nulle.

Certains thèmes ont-ils jusqu’à présent échappé à toute évaluation ?
La direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) n’a que trop peu travaillé sur la carte scolaire. En 2007, il lui a été demandé de faire une synthèse sur cette question, afin de connaître la proportion d’élèves non scolarisés dans leur secteur de rattachement. Xavier Darcos n’a pas tenu compte de cette étude et a choisi l’option idéologique. Or, tous les travaux convergent sur le fait que le libre choix de l’école entraîne un accroissement des inégalités.

La DEPP est-elle indépendante du politique ?
Je crains qu’elle ait perdu son autonomie scientifique en 2006. Depuis, elle n’a plus jamais publié de programme de travail. S’il existe toujours un programme d’enquête, publié chaque année au BO, cela ne garantit pas que les résultats soient rendus publics. Un conseiller du ministre Xavier Darcos l’avait d’ailleurs avoué : « La DEPP fournit des instruments au service du ministre, qui reste le dernier garant de leur diffusion. »

Comment cela s’est-il traduit ?
Lorsqu’il n’y a plus de programme de travail public, il n’y a plus de discussion sur les besoins de connaissance du système. Jusqu’en 2006, on comptait 50 à 60 notes d’information par an. En 2009, seules 18 notes ont été publiées. La DEPP ne publie plus aucune prévision d’effectifs. Les syndicats interprètent ce recul sensible de l’information publique comme une manière de cacher les restrictions budgétaires. Ils n’ont sans doute pas tort.

Luc Chatel a-t-il déverrouillé la DEPP ?
Cette année, L’Etat de l’école, qui aurait dû paraître en octobre, a été publié en mars, comme l’an dernier. Ce retard traduit un certain désintérêt à l’égard des données informatives sur le système. Tant que je n’aurai pas vu un programme de travail de la DEPP, accompagné d’un calendrier de publications, je ne parlerai pas de « déverrouillage ».

La DEPP peut-elle être remplacée un jour par une agence externe au ministère ?
Aujourd’hui, comme l’Insee et les autres instances de statistiques publiques, la DEPP subit la mainmise du pouvoir politique, et l’idée d’une instance d’évaluation externe, évoquée déjà par Claude Allègre, renaît. La question est de savoir qui se chargera de cette mission, et avec quels moyens. Pourquoi pas la Cour des comptes, dont personne ne remet en cause l’indépendance.