Jean-Marc Monteil est professeur au CNAM. Il était auparavant conseiller du premier ministre, François Fillon.
Depuis quelques semaines, les écoles d’ingénieurs sont attaquées de toutes parts. Trop de maths, trop jalouses de leur modèle, pas assez ouvertes à l’innovation... Comment l’expliquez-vous ?
Je ne crois pas que ces écoles soient sous le feu des critiques. Même si elles en ont le sentiment. Tout est venu de l’idée que les universités puissent mettre en place une formation plus professionnalisante débouchant sur un « master en ingénierie ». Les écoles se sentent stigmatisées, concurrencées. Mais elles sont déjà en concurrence entre elles ! Ce n’est pas nouveau pour elles... En tout cas, je ne crois pas qu’il existe une volonté de casser ces écoles ! Ce serait absurde. Il faudrait au contraire se réjouir de telles initiatives qui ne sont pas dirigées contre les écoles, mais pour les étudiants... On ne peut pas dire que l’université ne professionnalise pas assez et considérer, quand elle s’y met, qu’elle commet un crime de lèse-majesté contre les écoles !
Les critiques sont tout de même précises...
Oui, mais ce ne sont pas des attaques. Que dire, sinon, des critiques que l’université a elle-même subies (et acceptées) ! La discussion est nécessaire. On ne peut pas sanctuariser un dispositif de formation. On ne peut pas considérer que la filière des écoles d’ingénieurs est idéale ! L’est-elle, d’ailleurs ? Il est certain que celles-ci insèrent mieux que l’université. Mais c’est la moindre des choses. Et il ne faut pas oublier que l’université a vocation à accueillir tout le monde. Bref, j’ai trouvé la réaction des écoles injustifiée. Et quand on voit l’étude de l’Institut Montaigne pointant le manque de goût des ingénieurs pour l’innovation, on peut se poser des questions. L’élite n’est pas, par essence, innovante. ça s’apprend !
Que devraient changer les écoles
d’ingénieurs ?
La culture qu’elles délivrent devrait être plus diversifiée. Les disciplines fondamentales sont indispensables, mais il ne faut pas oublier leur vocation sociale et économique. Bref, il faudrait que les liens soient plus forts entre les aspects académiques et professionnels. Je prends un exemple : la sélection, hyper-académique (fondée sur les maths et la physique, pour faire vite), ne correspond pas toujours aux objectifs qui sont ensuite poursuivis pendant la formation (légitimement tournés vers la professionnalisation). La dimension académique est nécessaire dans la sélection : les candidats doivent démontrer leur maîtrise des sciences. Mais on pourrait aussi tenter de repérer des qualités différentes, plus en rapport avec les objectifs poursuivis dans l’école. Si on reproche à ces écoles de ne pas assez susciter l’innovation, c’est aussi à cause de l’importance de l’hyper-académisme. Cela dit, on ne peut pas mettre toutes les écoles dans le même sac : il existe une grande diversité entre elles.
Quel serait l’intérêt de créer un « master en ingénierie » à l’université ?
Les étudiants ne sont pas tout à fait les mêmes. L’intérêt serait de mettre en place un parcours avec des aspects fondamentaux et une approche plus professionnalisante. Pourquoi l’université ne pourrait-elle pas diplômer en ingénierie ? Que sur cette question, une prise de conscience apparaisse dans le monde universitaire est assez sain et légitime... Cela n’enlèverait aucune prérogative aux écoles. Le problème concerne l’exclusivité de la délivrance du diplôme d’ingénieur. Mais les écoles ne peuvent pas prôner l’émulation et la refuser en même temps !
On entend souvent que l’on ne forme pas assez d’ingénieurs en France. Est-ce vrai ?
Je ne connais pas les chiffres qui permettraient de répondre à votre question. En revanche, je pense qu’il serait de l’intérêt du pays de disposer de formations qui seraient davantage adossées à une culture scientifique. C’est une façon de poser un problème pour le rendre « traitable ». Cette démarche scientifique que l’on n’enseigne pas assez pourrait s’appliquer à beaucoup de domaines. C’est une méthode formatrice, transférable et durable. L’ambition que nous devrions tous avoir pour l’avenir de notre pays, de sa jeunesse, devrait nous pousser à aller au-delà de cette polémique. Ces échanges entre écoles et université, ça fait un peu
« boutique ».
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