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Jean-Paul Delahaye : « Il est de l’intérêt de tous d’élargir la base sociale de la réussite scolaire »

Ancien conseiller spécial de Vincent Peillon, puis directeur général de l’enseignement scolaire de novembre 2012 à avril 2014

Dans une tribune récente au « Monde », vous avez dénoncé ce qui vous paraît être des «  régressions  » en matière de politique éducative. Pouvez-vous préciser ce que vous voulez dire ?
Pourquoi parler de régression ? Il faut partir du diagnostic, maintenant largement partagé, sur l’état de l’école. Notre école fonctionne bien pour 70% des élèves. Mais 30%, essentiellement issus des milieux populaires, sont en difficulté. 90% des enfants de cadres et d’enseignants obtiennent le baccalauréat sans problème sept ans après leur entrée en 6e, pour seulement 40% des enfants d’ouvriers. Ce grand écart est insupportable. La marge de progression de l’école se trouve aujourd’hui dans une meilleure réussite des enfants des milieux populaires. Il y a une seule question à se poser quand on met en œuvre une politique scolaire : est-ce que cette politique va réduire les inégalités de réussite liées aux origines sociales ? Si ce n’est pas le cas, et si au contraire cela risque de les creuser davantage, alors en effet, c’est une régression.

Vous pensez aux rythmes scolaires ?
Oui. Pourquoi donc ce retour de la semaine de quatre jours dans le primaire et dans l’intérêt de qui ? Cette décision est-elle fondée sur des études scientifiques, sur des rapports d’experts ? A-t-on déjà oublié que, dès 2010, l’académie de médecine, entre autres instances, a condamné sévèrement la semaine de quatre jours ? Aucun pays au monde n’a d’ailleurs songé à imiter la France dans cette folie décidée en 2008, et l’OCDE s’étonne que la France en soit encore à penser que réduire le nombre de jours de classe puisse aller dans le bon sens. Le reste du monde est dans l’erreur ? L’Institut Montaigne, qui semble inspirer le ministère, n’a pas changé d’avis, lui qui disait, en avril 2010, qu’il fallait, je cite, « revenir immédiatement à la semaine de cinq jours incluant le mercredi ». Qui peut oser dire que les enfants apprendront mieux si on leur supprime une matinée de temps scolaire et si on réduit l’année scolaire à 144 jours  ? Cette capitulation devant les intérêts de certains adultes est un mauvais coup porté à tous les enfants et singulièrement aux enfants des milieux populaires. Et quel sens cela a-t-il de diviser par deux les effectifs dans les CP, si l’on prive dans le même temps ces enfants d’une matinée de classe bénéfique ?

De plus en plus de chercheurs estiment aujourd’hui qu’il n’y a pas de solution standardisée pour améliorer l’école. La réforme du collège n’a-t-elle pas donné dans cette illusion technocratique ?
La réforme du collège 2016 n’est pas technocratique, c’est une réforme pédagogique qui consiste à laisser une marge d’autonomie aux enseignants avec un cadrage national. Le travail interdisciplinaire est centré sur les programmes des disciplines, sur rien d’autre, et permet des modalités différentes d’apprentissage. Il s’agit d’un travail pédagogique de différenciation pour permettre à tous les élèves d’atteindre les objectifs fixés par le socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Le collège doit être pensé pour tous les élèves. Le temps de la scolarité obligatoire est le temps du commun. Comment espérer construire du « vivre-ensemble » si l’école n’organise pas du «  scolariser-ensemble  »  ? Dans le projet de 2016, inclure dans le temps scolaire des collégiens un accompagnement personnalisé, pris en charge par des professeurs, c’est un progrès démocratique. Ce sont les élèves les plus démunis, les plus en risque de décrochage qui ont un besoin fondamental de ces heures. Laisser aujourd’hui la possibilité d’utiliser une partie de ces heures pour reconstituer des enseignements réservés à certains élèves, c’est utiliser ainsi l’autonomie pour mettre en concurrence les établissements. Ce n’est pas une façon d’être au service de tous, c’est une réponse à des intérêts particuliers. Les angoisses des familles pour l’avenir de leurs enfants doivent être entendues. Elles expliquent les stratégies individuelles  : choix d’école, choix de filière, etc. Mais le rôle des pouvoirs politiques est de rassurer ceux qui n’ont pas envie que l’école se transforme et de leur faire comprendre qu’il est de l’intérêt de tous d’élargir la base sociale de la réussite scolaire.