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Jean-Pierre Boisivon : « La bataille mondiale de l’intelligence se fera sur le terrain de la culture »

Jean-Pierre Boisivon, professeur émérite de l’université Paris-II, est conseiller de l’Institut de l’entreprise.

Vous avez organisé, mi-janvier, un colloque au Sénat sur la formation à distance, le « e-learning ». La France n’aurait-elle pas bien compris les enjeux sur cette question ?
Effectivement, nous ne nous rendons pas bien compte en France de ce qui est en train de se passer. Comme on le pense souvent, la bataille mondiale de l’intelligence ne se fera pas tant sur le terrain des technologies - déjà bien partagées -, que sur celui de la culture. C’est sur ce terrain qu’il faut que nous soyons présents, et cela implique notamment de développer notre enseignement à distance. On peut discerner trois enjeux. Le premier est un enjeu de scolarisation : on peut imaginer que l’accueil des étudiants ne se fera plus autant sous les formes traditionnelles que nous connaissons. De même que la Chine est passée directement à la téléphonie mobile sans l’étape téléphone fixe (avec les coûts que cela implique), certains pays développent à grande vitesse un système d’enseignement à distance concurrent des « universités en dur ». C’est le cas de l’Inde, qui devra former 200 millions d’étudiants dans les trente à quarante années qui viennent. Aux Etats-Unis, où le réseau universitaire est déjà bien installé, un quart des étudiants suit déjà des cours en ligne...

Quels sont les autres enjeux ?
Le deuxième enjeu est la démocratisation. Une formation à distance coûte deux fois moins cher qu’une formation classique. Cela permet de scolariser 10 à 20 fois plus d’étudiants. Enfin, ultime enjeu, les systèmes éducatifs seront de plus en plus au cœur de la compétition entre les sociétés. Les Etats-Unis forment actuellement les deux tiers de la « super élite » mondiale. C’est là que ces futures élites acquièrent une culture commune. Problème : cette culture commune n’est pas la nôtre ! La France ne se rend pas suffisamment compte que les nouvelles technologies créent un marché mondial de l’éducation. En Europe, ce marché est évalué aujourd’hui à 5,6 milliards d’euros et devrait doubler d’ici à 2015. Au niveau mondial, le marché est évalué à quelque 75 milliards d’euros... Ce n’est pas négligeable. De même que l’on a placé l’élève au centre du système éducatif, c’est aujourd’hui le client qui est au centre de ce marché de l’éducation.

Il existe dans le système éducatif français un décalage entre l’équipement technologique et l’utilisation de ces technologies, notamment chez les enseignants et les universitaires. Avons-nous un problème culturel sur cette question ?
Il se passe en France des choses très intéressantes et à tous les niveaux. Mais il est vrai qu’il existe un frein culturel chez les professeurs, qui ne se sentent pas à l’aise ou pas vraiment formés à l’utilisation de ces technologies. C’est un peu un empire immobile qui a beaucoup de mal à accepter les apports extérieurs. Sans compter le fantasme de la dépossession sur le mode « on ne va plus servir à rien ».

N’est-ce pas fondé ?
Mais non ! On aura toujours besoin des enseignants et l‘on se rend compte que l’utilisation optimale des nouvelles technologies implique une imbrication entre l’enseignement à distance et un temps de présence auprès des élèves. Aujourd’hui, cependant, l’essentiel du temps qu’un enseignant passe devant ses élèves est consacré à la lecture de ses propres notes. L’accès aux matériaux par le « e-learning » libère du temps pour travailler différemment avec les élèves. Elément très important, ces technologies introduisent la division du travail dans le métier même d’enseignant, lequel, jusqu’à présent, fait tout : élaboration du cours, transmission, évaluation... Il faut bien se rendre compte que les nouvelles technologies agissent au cœur de la stratégie pédagogique.

L’enseignement à distance devrait-il se développer à tous les niveaux du système éducatif ?
On peut imaginer que l’enseignement primaire et le collège resteront encore longtemps sur le modèle du face-à-face. Mais cela devrait considérablement se développer dans le supérieur, la formation continue, et même dès le lycée.