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Jean-Pierre Obin : « On est dans une tension permanente entre le corps enseignant et l’opinion »

Jean-Pierre Obin est inspecteur général honoraire de l’éducation nationale.

Vous soutenez, dans votre ouvrage Etre enseignant aujourd’hui (Hachette Education, juin 2011), qu’en France, plus qu’ailleurs, les enseignants sont souvent l’objet de controverses. Sur quels points ?
Les mises en cause sont diverses : leur rémunération (gagnent-ils assez d’argent ?), leurs congés (en ont-il trop ?), leur « équité » (s’occupent-ils de la même façon des élèves défavorisés et des enfants des classes moyennes ?)... Les Français sont ambivalents à l’égard des enseignants : ils fondent beaucoup d’espoirs sur l’école, investissent toujours plus d’énergie, de finances et de temps pour la réussite de leurs enfants. Mais ils se sentent souvent frustrés face à des enseignants auxquels ils reprochent de ne pas faire autant d’efforts et qui disposent du pouvoir de certifier la réussite scolaire de leurs enfants. Les enseignants aussi ont une posture ambivalente : l’attente de reconnaissance de la part de la société est immense, mais ils refusent de s’entendre dire comment travailler, rejettent toute intrusion dans le domaine pédagogique. En France, on est dans une tension permanente entre le corps enseignant et l’opinion. Une situation assez nouvelle -elle remonte aux années 1970-, et singulière dans le monde.

Qu’est-ce qui singularise le métier ?
Vous en connaissez beaucoup, des métiers qui vous placent, quarante ans durant, au contact quasi exclusif d’enfants ou d’adolescents ? Ce qui caractérise la profession, c’est d’être par essence tournée vers le passé dans une société qui, elle, est tournée vers l’avenir. L’enseignant doit transmettre ce qui a été découvert, établi ou démontré par le passé -en histoire, en sciences, en mathématiques notamment-, ou ce qui s’est institué par une tradition -en langues, arts, sport, etc. Il est donc par essence dans une relation d’autorité, fondée sur l’autorité du passé en tant que telle, alors que dans tous les autres domaines de la vie, l’autorité doit aujourd’hui être légitimée au présent. C’est là une singularité essentielle, et assez problématique dans la société du XXIe siècle. Il vaudrait mieux que les jeunes enseignants en soient informés, et y soient formés !

Doutez-vous de leur progressisme ?
Disons plutôt que je m’interroge. Le progressisme des enseignants est indiscutable sur le plan social, moral et politique. Aux XIXe et XXe siècles, instituteurs et professeurs ont largement participé au mouvement d’émancipation politique de la société, à la levée de la tutelle religieuse, puis à l’émancipation morale des années 1960. Mais dans le cadre professionnel, et uniquement dans ce cadre, le corps enseignant présente certains caractères d’archaïsme : temps cyclique dans un monde où tout semble s’accélérer, espace professionnel restreint à la classe et à la discipline enseignée, exigence de stabilité à l’ère de la mobilité, structure corporatiste à l’heure de l’individualisme... Du coup, les enseignants peuvent apparaître, aux yeux de certains, comme un îlot d’archaïsme.

Que dire de leurs conditions d’exercice ?
L’enseignant, hier pilier reconnu de la société, se sent mésestimé. Cela s’explique par cette tension croissante entre enseignants et opinion, un rapport de confiance partiellement rompu, une légitimité qui allait de soi il y a encore quelques décennies et qui est aujourd’hui discutée. Reste que leur malaise vient de plus loin, et le diagnostic semble d’ailleurs récurrent. Pensez qu’à trois quarts de siècle d’intervalle, la commission Ribot de 1899 et la commission Joxe de 1972 commencent leurs rapports par les mêmes mots : « crise » et « malaise » des professeurs. Malaise dû au hiatus entre leurs études académiques et les compétences requises pour faire réussir les élèves. Ce qui change, c’est qu’on parle aussi aujourd’hui du malaise enseignant dans le 1er degré, quand il semblait être auparavant réservé au secondaire. Tout au long du XXe siècle, la pression s’est accentuée sur les professeurs pour qu’ils prennent en charge à la fois la transmission des savoirs et l’accompagnement des apprentissages des élèves. Les jeunes enseignants sont aujourd’hui très bien formés à une discipline, mais pas du tout à la mission qui leur est confiée : faire réussir tous les élèves. Ils sont adaptés à l’élite scolaire, à des élèves qui apprennent tous seuls ou presque... C’est ce que dit Pisa 2009 : notre école fait réussir les élèves qui auraient sans doute, du fait de leur naissance, réussi sans elle !