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Laurent Bigorgne : « Il faudrait qu’en master, les étudiants qui ont plus d’argent payent davantage »

Laurent Bigorgne est le directeur de l’Institut Montaigne.

L’Institut Montaigne, que vous dirigez, vient d’organiser un colloque sur « 15 ans de réformes de l’université ». Pourquoi ?
L’Institut a toujours été très présent sur ce sujet essentiel : pourquoi un potentiel aussi fort est-il aussi sous-exploité ? C’est pourquoi il faut passer le système français au tamis de la comparaison internationale. Par ce colloque, nous voulions également rappeler que cette question, qui est aujourd’hui entrée dans le débat public, a une profondeur historique. C’est pour cela que nous avons invité Claude Allègre, ministre [de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur] au tournant des années 2000. Depuis 2007, beaucoup de choses changent : les cartes sont rebattues et un écosystème universitaire radicalement nouveau est en construction. Mais l’autonomie est encore fraîche.

A ce stade, quel bilan faites-vous de la mise en œuvre de la loi d’autonomie ?
J’en ai une perception positive. Ce n’était pas une réforme facile à mener, surtout qu’elle s’est faite dans la douleur. Il ne faut pas oublier qu’il y a quatre ans le sujet était budgétairement sinistré, politiquement radioactif et administrativement enkysté. Aujourd’hui, l’autonomie est faite, et les présidents d’université la revendiquent. Des avancées inimaginables ont été accomplies. Des moyens supplémentaires ont été alloués et des choix ont été opérés, notamment pour ce qui concerne la carte universitaire. L’alliance de l’université de Strasbourg et de deux universités allemandes dans le cadre des initiatives d’excellence est par exemple un signe très puissant. Bref, les deux tiers du chemin ont été parcourus. Mais beaucoup reste à faire.

Beaucoup de questions demeurent taboues : l’évolution des droits d’inscription, la sélection en master, le service des enseignants...
Elles le sont de moins en moins, car on en parle. Un débat existe. Si l’on va au bout de la logique de l’autonomie, ces sujets se régleront au niveau des établissements et non par la loi. C’est pourquoi il faut la lecture la plus aboutie possible de l’autonomie. Aujourd’hui, la problématique à laquelle est confronté le système est la suivante : comment passer de la démocratisation d’accès à l’enseignement supérieur à la démocratisation de la réussite ? L’un des points forts, c’est de conserver un système national d’aide sociale. En parallèle, les établissements doivent poser la question des droits de scolarité. Je pense qu’il faudrait, comme Sciences Po Paris l’a fait, admettre qu’à partir du master, ceux qui ont plus d’argent payent davantage. Cela permettrait notamment de créer des bourses au sein des universités, en complément des autres bourses préexistantes. La modulation des droits d’inscription selon les ressources des familles est le seul système juste. Je ne dis pas que c’est la priorité, mais il faut y réfléchir.

Quelles sont les priorités ?
Donner tout son potentiel à la loi sur l’autonomie et placer la sélection à l’entrée du master et non au milieu comme aujourd’hui.

Et dans le cadre d’une autonomie aboutie, chaque université serait-elle libre d’avancer sur tel ou tel de ces aspects ?
Il faut une concertation établissement par établissement. On peut imaginer que l’autonomie des universités les conduise, chacune à leur rythme, à acquérir le statut de grand établissement [statut intermédiaire entre l’université et la grande école, NDLR. C’est le statut de Sciences Po Paris ou de Dauphine]. Cela leur donnerait de plus grandes marges de manoeuvre pour expérimenter.

Cette logique peut-elle être remise en cause lors de la présidentielle de l’an prochain ?
Les candidats à la primaire socialiste ne souhaitent pas revenir sur l’autonomie, même si des nuances existent. En revanche, le risque pourrait être que des parlementaires de droite disent « on a déjà beaucoup fait » et ceux de gauche, « ce n’est pas notre réforme ». Il faut absolument éviter le Triangle des Bermudes, une zone sans vent... Il faut maintenir l’effort, car c’est un atout de notre pays. Il faut le développer et devenir encore plus attractif pour les étudiants indiens ou chinois... Le combat est là. C’est cela qui permettra de dire si nous pesons ou pas.