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Laurent Frajerman : « On peut parfaitement produire des statistiques fiables sur les grèves »

Laurent Frajerman est professeur d’histoire-géographie en lycée, chercheur à Paris-I et à l’institut de recherches de la FSU.

Professeur en lycée, vous êtes aussi militant syndical FSU, engagé contre certaines mesures du gouvernement, et chercheur, donc voué à produire des données objectives. N’est-ce pas contradictoire ?
Cette question se pose à tous les chercheurs car tous ont leur part de subjectivité. La dénier ne sert à rien. Il vaut mieux l’assumer pour la canaliser. Ce qui garantit un minimum d’objectivité, c’est d’abord le dialogue avec les autres chercheurs. Mes travaux sont publiés dans les revues importantes traitant des questions éducatives. Les contradictions sont inévitables, mais n’empêchent en rien de produire des données crédibles.

Ces derniers mois, l’estimation du taux de grévistes contre la réforme du collège varie à peu près du simple au double entre le ministère et l’intersyndicale à l’origine du mouvement. Vous qui travaillez sur cette question, comment expliquez-vous cet écart ?
C’est un problème de volonté politique. Le ministère de l’éducation dispose en fait depuis 2010 des outils techniques qui lui permettraient de donner rapidement une estimation fiable. C’est l’application Mosart, mise en place sous Luc Chatel. De par un choix délibéré fait à l’époque, cette application comporte un module de comptage des grévistes qui en minore mécaniquement le nombre. Leur taux est calculé non sur les personnels attendus - censés travailler à la date de la grève - mais sur l’ensemble de l’effectif de chaque établissement. De plus, le ministère a introduit l’obligation de faire ce comptage entre 8 heures et 9 heures, alors que les arrivées de professeurs s’échelonnent sur la journée. Le ministère collecte les données recueillies dans les établissements, les divise par les effectifs budgétaires et communique sur cette base aux médias son taux de grévistes. C’est le seul chiffre qui sera rendu public, alors que la même application Mosart est utilisée pour recenser, cette fois sur l’ensemble de la journée, les noms des grévistes pour que les services financiers puissent opérer les retraits sur salaire. Donc d’un côté l’Etat ne recueille qu’une partie de l’information et de l’autre il en collecte soigneusement la totalité. A la fin de la journée, l’administration de chaque établissement dispose du nombre exact des grévistes. Très vite, au terme d’une semaine au maximum, l’administration centrale pourrait produire un chiffre fiable. J’ai calculé que le taux officiel de grévistes doit être multiplié au moins par 1,8, sans être démenti par le ministère. Mais aucun correctif n’est jamais apporté au taux initialement annoncé.

Depuis des années, le ministère - sous différentes couleurs politiques - dit que la seule mesure incontestable du taux de grévistes est donnée a posteriori par les retenues sur salaire...
Oui, mais il faut bien constater qu’il ne communique jamais sur ce thème. Aujourd’hui, deux institutions sont en mesure de fournir des données tout à fait fiables : la Direction générale de l’administration de la fonction publique (DGAFP) et, au ministère de l’éducation, la Direction des études, de la prospective et de la performance (DEPP). Des tests ont été faits. Ils sont probants, même si l’on peut encore affiner la méthodologie. Le retrait sur salaire se pratique dans un délai compris entre un et trois mois au maximum. Comme les grèves sont assez espacées, on voit bien les retraits correspondants. On n’aura jamais de chiffres d’une précision absolue, puisqu’il peut y avoir, marginalement, des retraits pour d’autres motifs que la grève. Mais on peut parfaitement produire des statistiques fiables. Malheureusement, c’est le défaut de transparence qui perdure. Personnellement, pour obtenir des chiffres issus de l’application Mosart, j’ai dû recourir à la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA). Tout le monde aurait pourtant intérêt à dépasser le rituel des estimations concurrentes du ministère et des syndicats, que les médias et le public renvoient dos à dos. Même les syndicats aujourd’hui favorables à la réforme du collège : demain, ils peuvent à leur tour participer à des mouvements qui seront mécaniquement minorés. Quant au ministère, il n’est pas sain que sa parole officielle soit dévalorisée par de telles zones d’ombre.