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La Lettre

Le point avec...

Marcel Pochard au sujet de la Commission sur le métier d’enseignant : « Il y a eu arrière-pensée tactique du ministère »

Quatre semaines après la remise de son rapport sur l’évolution du métier enseignant, Marcel Pochard est un homme en colère. Chargé en septembre dernier par le ministre de l’éducation nationale Xavier Darcos d’exposer dans un « livre vert » les changements possibles pour revaloriser la condition enseignante, le conseiller d’Etat regrette « une certaine arrière-pensée tactique » du ministère. Il dénonce une collusion entre les syndicats et l’administration de l’éducation nationale qui préfèrent l’« inéquité au désordre », et craint que sa contribution ne passe à la trappe de l’histoire, et avec elle, une véritable occasion de réformer le système éducatif français.

Un peu plus d’un mois après la remise de votre « livre vert sur l’évolution du métier enseignant », quel est votre sentiment sur les résultats du travail de votre commission ?
La conscience du devoir accompli, mais en même temps une certaine inquiétude. Le rapport est sorti depuis plusieurs semaines ; il est le fruit d’un très gros travail et je ressens la crainte qu’il ne soit pas exploité à plein. Le ministère paraît hésitant sur la façon d’embrayer et je ne comprends pas le blocage des organisations syndicales à l’égard de ce qui a vocation de livre vert et non de recommandations.

Ne craignez vous pas d’avoir été instrumentalisé, voire piégé, par le ministère de l’Education nationale ?
La création d’une commission n’est jamais neutre ; sa composition non plus. En l’espèce la désignation du secrétaire général du ministère comme rapporteur général (Pierre-Yves Duvoye, NDLR) ne pouvait qu’intriguer. Je n’ai pas trouvé à y redire car y ai vu la garantie d’une coopération de l’administration. Si piège, il y a pu y avoir, il est dans cette étrange mais bien réelle idée, qu’au fond, les solutions à mettre en œuvre étaient bien connues et que notre travail pouvait se résumer à un travail de tactique pour savoir comment mettre en musique ces solutions bien connues. Que donc notre travail n’était pas tant un travail d’approfondissement qu’une mise en forme de réformes dont l’administration savait déjà ce qu’elles devaient être. Que la commission n’avait pas à refaire elle-même, de façon exhaustive, tout le travail de mise à plat des multiples aspects de la condition enseignante, censés être bien connus, ni même de s’interroger sur les voies et moyens de changer le cours des choses mais de se préoccuper du seul comment faire passer les réformes. Le rapporteur général ne l’a au demeurant pas caché, faisant valoir rapidement, en substance que « s’agissant de la question enseignante, comme sur beaucoup de sujets en France, on sait depuis longtemps ce qu’il faut faire ; le propos de la commission, ce n’est pas de réinventer ce qu’il faut faire, c’est de l’instiller, en démontrer l’intérêt et l’efficacité... ». Tout cela est assez classique, mais aux antipodes de mes propres convictions : s’imaginer que l’on sait ce qu’il faut faire constitue la meilleure façon de se planter.

Vous accréditez néanmoins ainsi l’idée que la commission, comme le dénoncent les organisations syndicales enseignantes, a été instrumentalisée ?
Le terme d’instrumentalisation est bien excessif, même si l’on ne peut écarter, comme je l’ai dit, du côté du ministère de l’éducation nationale, une certaine arrière-pensée tactique. Ce n’est d’ailleurs pas nécessairement choquant ; je conçois sans difficultés que, dans l’esprit du ministre, Xavier Darcos, cette commission ait trouvé sa place dans une stratégie de changement et d’innovation vis à vis des organisations syndicales. Ce qui est important, c’est que la Commission ait fait son travail en allant au fond des choses. Si dans les résultats, de nombreuses pistes recoupent des idées déjà avancées par d’autres, rien de contradictoire : il ne s’agit pas de réinventer la roue ; mais sur de très nombreux sujets, les scénarios préconisés comportent de véritables novations.
Un autre risque, probablement plus lourd, pesait sur la commission : le risque de s’en tenir à une sorte de langage commun et largement codé qui existe entre l’administration de l’éducation nationale et les organisations syndicales. Car il y a des points sur lesquels on peut avoir le sentiment que les deux ne souhaitent pas que la réalité des choses soit dite explicitement et écrite. Car ils peuvent redouter d’être mis dans une situation qui les obligent à changer et à sortir du bois.

C’est-à-dire ?
Il y a des constats que l’institution scolaire n’aime pas faire ; par exemple qu’il n’est pas acceptable de confier systématiquement aux nouveaux titulaires la majorité des postes vacants dans les zones difficiles dites prioritaires mais si peu prioritaires en matière d’affectation des ressources humaines. Admettre ce constat, c’est s’obliger à agir. Mais comme agir, cela signifie remettre en cause des solutions de facilités aussi bien pour l’administration que pour les syndicats, mieux vaut ne pas avoir à regarder la réalité en face et se contenter de circonlocutions. Mieux vaut en quelque sorte une inéquité qu’un désordre.

Et vous avez buté sur le fait qu’en France, les organisations syndicales détiennent un certain pouvoir dans ce domaine, comme celui d’informer les enseignants sur les affectations et les mutations, ce que l’administration ne fait pas toujours...
Nous sommes effectivement là dans un domaine type que l’on peut qualifier de cogestion. Le langage tenu par les deux partenaires est sensiblement le même. A savoir : ce système n’est pas très bon mais, dans le fond, il est possible de limiter les dégâts par des mesures d’accompagnement. A l’inverse, la Commission est sortie de son travail convaincue que les mécanismes d’affectation et de gestion des ressources humaines doivent être réformés en profondeur. Même chose pour la notation des enseignants : les syndicats comme l’administration n’ont pas véritablement envie de trouver un autre système de notation parce que le système actuel a le seul mérite d’exister.

Pourquoi co-gestion ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une absence de gestion tout court de la part de l’administration ?
On peut effectivement estimer qu’en matière d’affectation, l’administration a trop renoncé à exercer ses prérogatives de puissance publique. Le principe même du service public veut qu’il soit d’égale qualité sur tout le territoire et c’est à la puissance publique de faire respecter ce principe. Or dès lors que, quels que soient les efforts faits pour y remédier, l’intérêt quasi exclusif des agents prévaut en matière d’affectation, avec le résultat que l’on sait, cela signifie que l’intérêt du service se trouve peu ou prou sacrifié, faute d’usage des prérogatives dont dispose la puissance publique. Cela ne veut pas dire que l’on ne doive pas considérer l’intérêt des agents ; mais on doit se donner les moyens de peser sur les choix. Dans l’éducation, tout le monde est attaché au service public. Il ne doit pas être impossible d’amener les partenaires sociaux à comprendre qu’ils ne peuvent méconnaître à ce point certains des principes fondamentaux de ce service public.
Bien sûr, je n’ignore pas qu’il y a énormément d’explications à tout cela. L’une d’elle est que la France conserve une conception très individualiste du métier d’enseignant et qu’il y a dans le monde enseignant une profonde défiance vis-à-vis de l’autorité de proximité, la plus à même d’exprimer quel est l’intérêt du service sur le terrain. Les chefs d’établissements en sont bien convaincus mais n’osent pas le dire de crainte qu’on les accuse d’avoir changé de camp.

Diriger une commission lorsque l’on ne connaît pas un univers, c’est un problème ou un atout ?
Incontestablement un atout ; le besoin de regard extérieur est très fort à l’éducation nationale, peut-être plus fort qu’ailleurs encore ! Il ne faut pas laisser continuer ce face à face entre des partenaires qui se connaissent très bien, qui se tiennent pas la barbichette et qui peuvent avoir tendance à sous-estimer des dysfonctionnements ou à sur-dimensionner des obstacles. Car ce qui est en cause in fine, ne l’oublions pas, c’est un service public dont tous les Français perçoivent bien les tenants les aboutissants, les difficultés et à l’égard duquel ils ont des exigences ; ce n’est pas une chasse gardée.

Votre Commission, vous-même, n’en aviez -vous pas une idée préconçue ?
J’ai une culture administrative. Je suis arrivé avec ma propre vue de la fonction enseignante mais j’ai voulu avoir une vision plus large, et historique, sur la condition enseignante. D’où mon intérêt pour la commission Ribot de 1899 ou de la commission Joxe de 1972, dont le travail était perdu de vue, même par les gestionnaires qui ont totalement le nez dans le guidon, et de ce fait peut-être plus préoccupés, comme je l’ai dit de tactique, que de nouvelles approches. Or il y en a besoin. Depuis que je pratique le dialogue social, je découvre que pour un nombre étonnant de gens le dialogue social est un moyen de convaincre les partenaires du bien fondé de ce que l’on pense. Or le dialogue social qui se résume à cela n’a aucun intérêt.

Craignez-vous une négociation faussée ?
Le gouvernement s’est fixé lui-même des contraintes. Le ministère s’est engagé à déboucher sur un livre blanc d’ici l’été. Il ne peut pas ne pas agir. Si risque il y a, il touche à la méthode : la politique actuelle est de commencer par se mettre d’accord avec les organisations syndicales sur les thèmes qui vont faire l’objet des discussions. Il ne faudrait pas qu’à ce stade des thématiques centrales passent à la trappe, comme la refondation de la politique d’affectation des agents ou celle de leur évaluation. Cela serait regrettable car à partir de ces sujets, c’est toute la gestion des ressources humaines qui peut être abordée et rebâtie. Mais en l’état, je n’ai aucune information et je ne voudrais surtout pas faire de procès d’intention. Je reste persuadé que si l’on a fait travaillé une commission, c’est pour se servir de son travail.