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Olivier Rey : « Derrière la promotion des neurosciences, il y a parfois une idéologie implicite »

Olivier Rey est responsable de l’unité Veille & analyses de l’Institut français de l’éducation (IFÉ)

Vous vous indignez des « simplismes » qui circulent au sujet des neurosciences et rencontrent un grand succès médiatique. Mais quels sont-ils ?
Les neurosciences nous apportent des connaissances qu’il est nécessaire de prendre en compte. Les découvertes sur la plasticité du cerveau sont ainsi fondamentales pour en finir avec les conceptions fixistes ou innéistes sur l’intelligence ou sur le « tout se joue avant 3 ans ». Il reste en revanche à trouver les moyens de surmonter les obstacles à la réussite éducative, ce qui n’est pas évident. On veut parfois nous faire croire que les neurosciences non seulement permettent de décrire ce qui se passe dans le cerveau mais contiennent aussi les solutions pour résoudre la plupart des problèmes scolaires. On passe alors de l’idée de la plasticité du cerveau à l’intervention de l’enseignant qui, à l’aide de quelques recettes d’enseignement, irait directement modeler ce cerveau. On glisse de la science au simplisme, voire parfois au charlatanisme !

De nombreux politiques - mais cela s’entend aussi en milieu enseignant - évoquent les « avancées des neurosciences » qui permettraient de donner enfin une base scientifique aux pratiques éducatives...
Quand on considère le poids économique et humain de l’éducation, devenue le moteur du développement social, on peut comprendre que les décideurs comme les enseignants cherchent une sorte d’assurance ou de réassurance du côté de la science. On a tellement pris l’habitude des raccourcis faciles entre ce qui est « vrai », « juste » et « scientifique » que l’on mélange un peu tout. Hélas, en matière d’éducation, les raccourcis sont souvent des impasses. La comparaison entre la médecine et l’éducation, par exemple, n’est pertinente que jusqu’à un certain point. Les élèves ne sont heureusement, la plupart du temps, pas des malades à guérir ! Dans le domaine scolaire, beaucoup de questions sont complexes, relèvent de façons de lire le monde et de façons d’être. Ce n’est pas avec un protocole technique, même paré de toutes les apparences scientifiques, qu’on va circonscrire les inégalités des élèves devant les mathématiques ou guider le développement de la citoyenneté chez les jeunes.

Comment appréhendez-vous le concept, très en vogue, de « neuroéducation » ?
La recherche en éducation est encore neuve. Elle s’est progressivement développée depuis moins d’un siècle à l’intersection de la psychologie, de la philosophie et de la sociologie. On peut être impatient devant le manque de réponses ou les tâtonnements des travaux pédagogiques et didactiques, mais ce n’est pas une raison pour inventer une « neuroéducation » mystérieuse qui, la plupart du temps, relève soit de généralités creuses, soit d’une reprise de pratiques parfois très anciennes où l’on repeint à la mode actuelle des idées retrouvées chez Freinet ou Montessori...

Les démarches « evidence-based » - fondées sur la preuve - ne sont-elles pas un moyen de libérer l’éducation du poids des idéologies ?
Deux collègues de l’IFE, Marie Gaussel et Catherine Reverdy, ont réalisé un dossier sans idées préconçues sur les neurosciences et l’éducation qui leur a valu de nombreuses sollicitations. Elles constatent souvent qu’elles déçoivent quand elles exposent les apports et limites des neurosciences, car leurs interlocuteurs s’attendaient à une apologie. Derrière la charge anti-idéologique il y a parfois une idéologie implicite, qui ne veut pas dire son nom ! Plus généralement, derrière la mode de l’evidence-based education, on trouve une tentative de réduire la recherche à un seul type de démarche, la démarche expérimentale, en esquivant la confrontation et le débat sur les différentes façons de construire une approche scientifique en éducation. Ce n’est pas une démarche de la preuve, mais d’une certaine forme de preuve, adossée à certains types de disciplines et à certains intérêts académiques. Chaque discipline tend à considérer le fait éducatif à la lumière de ses propres références, alors que comprendre et agir en éducation implique au contraire une confrontation que ne favorisent pas les logiques actuelles des carrières et réseaux universitaires.