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Patricia Legris : « Le raidissement de la vie politique empêche un consensus sur l’enseignement de l’histoire »

Patricia Legris est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Rennes-II

Le procès de l’enseignement de l’histoire, accusé de ne pas promouvoir l’amour de la patrie, vient de recommencer. Une fatalité ?
On avait déjà vu, à la fin de la décennie 1970 et au début des années 1980, des contestations de cet enseignement, mais elles venaient aussi bien de la gauche que de la droite et reposaient sur la volonté de restaurer la chronologie, au détriment d’une histoire thématique. Aujourd’hui, c’est différent. C’est une sorte de vague qui déferle. Elle est née avec la polémique sur la loi du 23 février 2005, dite loi Mekachera, du nom du ministre des anciens combattants de l’époque, qui comportait un article, finalement retiré, sur les « aspects positifs » de la colonisation. Depuis, l’histoire est de plus en plus souvent mobilisée par les politiques et, pour la première fois, son enseignement est un thème de campagne présidentielle, principalement à l’initiative de François Fillon. Il s’agit d’une critique virulente, affirmant la volonté de rétablir la transmission d’une certaine histoire destinée à faire l’apologie de la France et à célébrer ses grandes heures. Le candidat a récemment modéré son propos en précisant qu’il faudrait aussi enseigner les pages sombres et en passant, dans les termes utilisés, de « roman national » à « récit national » mais ces adoucissements de forme ne changent pas grand-chose au fond. Derrière cette question du roman national, c’est celle de la pluralité des mémoires qui est posée. Ces mémoires étant parfois antagoniques, l’enseignement de l’histoire est devenu un objet de tensions très fortes.

A l’image de Patrick Boucheron, auteur d’une « Histoire mondiale de la France », des historiens s’insurgent contre cette pression en faveur d’une histoire « patriotique » et revendiquent la scientificité de leur démarche. Mais celle-ci n’est pas l’apanage d’un seul camp...
Scientificité ne veut pas dire neutralité. Personne ne peut se réclamer d’une neutralité scientifique. Il existe aussi, proches de l’extrême gauche, des historiens pour qui les travaux de Patrick Boucheron ne sont pas assez radicaux, c’est-à-dire ne mettent pas assez en avant les gens ordinaires et le rôle des groupes sociaux. A l’opposé, on trouve également des historiens de droite qui distinguent l’histoire scolaire de l’histoire universitaire, la première pouvant selon eux être ouvertement idéologique et la démarche scientifique étant réservée à l’université. Ils sont minoritaires, car la profession, dans l’ensemble, penche plutôt à gauche. La sensibilité qui rencontre le plus d’écho aujourd’hui est celle incarnée par Patrick Boucheron. Ces clivages politiques reflètent un certain émiettement de la profession qui pendant longtemps était assez unie derrière les grandes figures. Cet émiettement ne facilite pas l’élaboration de propositions alternatives, pour lesquelles les universitaires devraient mettre les mains dans le cambouis. Car, de toute façon, l’histoire, même avec les outils de l’historien professionnel, reste un instrument politique et ne peut pas prétendre à la neutralité.

Dans ces conditions, comment échapper à la foire d’empoigne et à son éternel recommencement ? Sachant qu’aucun camp politique n’est fondé à s’annexer l’éducation nationale...
J’ai l’impression que nous sommes dans une sorte d’impasse aujourd’hui. Pour proposer un récit plus consensuel, il faudrait en effet que la vie politique soit plus apaisée. Or, on constate l’inverse. Un raidissement des discours et une dispersion au-delà même du traditionnel clivage gauche-droite. Cela devient donc de plus en plus compliqué de proposer une histoire apaisée, essayant de mixer les différents récits qui se font concurrence, car il y aura toujours des insatisfaits. Peut-être faudrait-il faire un pas de côté et tenter de sortir l’histoire de ses finalités civiques et politiques ? Une autre piste serait de laisser plus de marge de manœuvre aux professeurs en accroissant la part du facultatif dans les programmes. Mais ce type de proposition, qui avait été notamment formulée en 2002 par le géographe et recteur Armand Frémont, s’est déjà fait retoquer plusieurs fois. Pour l’instant, nous restons donc dans l’impasse...