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Philippe Goémé : « Les établissements innovants qui accueillent un public lambda sont menacés »

Philippe Goémé, enseignant, est président de la Fédération des établissements scolaires publics innovants (Fespi).

Six ans après sa création, où en est la Fédération des établissements scolaires publics innovants (Fespi) ?
Depuis 2005, certains établissements scolaires publics innovants ont disparu. C’est le cas du collège « de la 7e île » à Brest (Finistère) et de celui de Saint-Martin-Valmeroux (Cantal). D’autres se sont créés et ont rejoint la fédération, comme le microlycée qui se développe depuis un an à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Globalement, on constate que des projets expérimentaux autour de publics spécifiques, en rupture scolaire comme les décrocheurs, se développent et se diffusent. En revanche, c’est extrêmement compliqué de subsister pour les collèges et lycées expérimentaux (CLE) qui accueillent des publics de type lambda. Le CLE d’Hérouville-Saint-Clair (Calvados) est menacé en ce moment. Le rectorat y prévoit deux suppressions de postes, qui seraient remplacés par des heures supplémentaires. Or, notre spécificité, c’est justement en partie le suivi individuel. Les suppressions de postes remettent directement en cause les projets. Nos établissements ne raisonnent pas en nombre d’heures, mais en nombre d’enseignants présents à l’écoute de nos élèves.

Tous les établissements expérimentaux ne sont donc pas touchés de la même manière par la réduction des moyens ?
Seuls les établissements qui accueillent un public lambda sont touchés. Les établissements pour décrocheurs ne le sont pas : les microlycées de Paris, du Val-de-Marne, de Sénart, de La Courneuve n’ont aucune difficulté, pas plus que le Pôle innovant lycéen où j’enseigne à Paris. Le décrochage scolaire concerne 70 000 à 150 000 élèves en France. C’est devenu un enjeu central. A la fois dans les discours de Nicolas Sarkozy en 2010 et dans les directives européennes. Là où il y a des propositions spécifiques d’accueil pour ces élèves, l’alternative pédagogique est tolérée. En revanche, quand il s’agit d’imaginer des alternatives pour des publics habituels, comme le font les CLE ou le collège Clisthène de Bordeaux, c’est considéré comme du luxe. Alors que nous pensons que l’école a besoin de créer des alternatives pour tous.

Le ministère et les rectorats se disent pourtant attachés au caractère expérimental de ces établissements aujourd’hui menacés. Comment expliquer cette ambivalence ?
Il existe une dichotomie entre la volonté générale de développer l’expérimentation et l’innovation et les décisions locales. Jean-Michel Blanquer, directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO), a lancé l’idée d’un microlycée par académie. Mais dispose-t-il des moyens d’imposer cela aux recteurs, qui gèrent la question depuis la déconcentration ? Quelle forme prendront ces microlycées ? On n’en sait rien. Alors qu’en tant que fédération nous entretenons de bonnes relations avec le ministère, il y a des établissements qui sont menacés à la base. Et dans ces cas-là, on nous répond que ce sont des décisions rectorales.

Comment voyez-vous l’avenir des établissements innovants ?
Imaginer un autre système scolaire est nécessaire, parce que le système actuel ne fonctionne plus : les parents ne sont pas contents, les élèves souffrent, les professeurs ne s’en satisfont plus. Et dans cette période où on rabote les moyens de l’éducation nationale, on attaque en premier les établissements où s’inventent des choses qui peuvent être transférées dans le système défaillant. C’est attaquer l’un des moteurs possibles, à petit niveau, du changement du système éducatif. Nos résultats sont bons, ce ne sont pas des lubies pédagogiques, comme on a pu l’entendre au début. Aujourd’hui les attaques se font sur les moyens, mais il faut regarder le coût par rapport au service rendu. Les élèves se sentent mieux dans ces établissements, les résultats y sont corrects et la demande est forte, comme à Clisthène, qui a démontré sa pertinence. Tout cela avec des coûts identiques aux établissements classiques. Un élève qui sort de l’école, qui est sans diplôme, combien va-t-il coûter à la société, toute sa vie ? Nous proposons de lui apporter un mieux-être scolaire et lui permettons de se réinvestir dans l’école.