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Philippe Mazereau : « Les enfants handicapés sont élèves avant d’être handicapés »

Philippe Mazereau est maître de conférences à l’université de Caen-Basse-Normandie, et chercheur au Cerse.

Vous avez coordonné une étude intitulée « Ecole et handicap », pour le compte de l’UNSA-Education. Quels en étaient les objectifs ?
Cette étude, réalisée au cours de l’année scolaire 2007-2008, se situe à un moment charnière de la scolarisation des enfants handicapés en France. Deux ans après la loi du 11 février 2005, qui reconnaît le droit à tous les enfants d’être inscrits dans une école, elle permet de tirer un premier bilan, à l’heure où l’on s’apprête à modifier la formation des maîtres. Nous avions deux objectifs. D’une part, réaliser un état des lieux de la formation, initiale et continue, offerte aux enseignants pour l’accueil des enfants handicapés dans le premier et le second degré. D’autre part, nous avons souhaité recueillir la parole des enseignants, spécialisés ou non, afin de prendre connaissance de l’évolution de leurs besoins et de leurs représentations du handicap. Autant d’éléments que nous avons comparés avec ce qui se fait ailleurs en Europe.

Quel bilan faites-vous de la loi handicap de 2005 ?
Le principe de la scolarisation est globalement admis dans la communauté enseignante. L’existence de structures réservées aux enfants handicapés est aujourd’hui jugée discriminante. Dans la nouvelle logique, ce n’est plus à l’enfant de montrer qu’il est apte à rejoindre le milieu ordinaire, mais au système de s’adapter. Il est cependant difficile de dresser un bilan global, car il existe une grande variété de situations, entre le premier et le second degré, entre les établissements avec ou sans dispositif spécialisé (CLIS ou UPI). D’une manière générale, les enseignants ordinaires acceptent volontiers la scolarisation des élèves handicapés, sur la base de valeurs propres à l’école (l’égalité, la non-discrimination) ou au nom d’une meilleure socialisation. Cependant, ils ne parviennent pas à prendre en compte la spécificité de l’apprentissage pour les élèves handicapés, et se reposent donc en grande partie sur les assistants de vie scolaire (AVS). Les enseignants spécialisés sont également favorables au principe de scolarisation des enfants handicapés, mais ils émettent certaines réserves pour des raisons pragmatiques : ils raisonnent en termes d’accompagnement individualisé, et tendent à considérer que le milieu ordinaire est trop exigeant. Du côté des parents, la loi a eu un effet positif : elle a « externalisé » de l’école la partie administrative du handicap, en la confiant aux Maisons départementales des personnes handicapées (MDPH).

Comment évolue la formation des enseignants pour l’accueil de ces enfants ?
Elle est en cours de transformation complète. On constate surtout que les différents acteurs se sont peu concertés sur leurs offres de formations. Les organismes de formation continue, les rectorats et les académies répondent principalement dans l’urgence aux demandes les plus saillantes sur le terrain. Quant à la formation spécialisée, dispensée en alternance dans les IUFM, elle n’est pas suffisamment transversale, à mon sens. Il faudrait un tronc commun plus important, puis des formations plus techniques consacrées, par exemple, aux handicaps sensoriels. Le rôle des enseignants spécialisés va changer : ils vont devoir progressivement passer de la seule prise en charge individuelle des enfants handicapés à un travail plus global de soutien aux enseignants ordinaires.

Que peuvent nous apprendre nos voisins européens en la matière ?
En Europe, une majorité de pays ont adopté la notion de « besoins éducatifs particuliers » (BEP). Il s’agit d’appréhender les enfants handicapés sous l’angle des difficultés spécifiques qu’ils rencontrent au cours de l’apprentissage, plutôt que de se focaliser sur leur seul handicap. Ils doivent être élèves avant d’être handicapés. Cette approche invite à redéfinir la notion de « classe », qui ne permet pas le suivi individualisé nécessaire aux élèves handicapés. Une des solutions serait de développer des dispositifs spécialisés qui permettent aux enfants handicapés de bénéficier d’un accompagnement personnalisé, tout en étant inscrits dans des classes traditionnelles. Certaines questions restent cependant en suspens, en particulier celles de l’évaluation et de l’orientation des élèves handicapés après le collège.