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Philippe Meirieu :« L’éducation nationale, autrefois structurée autour de principes forts, se disloque »

Philippe Meirieu est professeur en sciences de l’éducation, vice-président (Europe Ecologie) de la région Rhône-Alpes.

Au-delà de la logique de réduction des déficits publics qui prévaut à chaque réforme, quelle ligne idéologique percevez-vous derrière la politique éducative actuelle ?
Je perçois une ligne que je nommerais volontiers le libéralisme autoritaire. Libéralisme, parce que simultanément au désengagement de l’Etat se met en place une mise en concurrence des enseignants, des établissements, des recteurs... avec le présupposé implicite et libéral selon lequel c’est la concurrence qui engendre la qualité du service rendu. Autoritaire, car les hauts fonctionnaires, garants des grands principes qui transcendent la politique d’un gouvernement, sont de plus en plus aux ordres à court terme de ce dernier, attendent la prochaine circulaire comme le Messie et l’appliquent avec zèle. La mise en concurrence est devenue la clé de voûte pour résoudre tous les problèmes, et la frénésie évaluative, la méthode de pilotage par excellence. Il ne s’agit pas d’accuser le ministre de l’éducation en personne d’avoir mis en place cette politique. C’est l’« effet système » qui entraîne l’éducation nationale vers une dérive assez terrible. N’ayant d’autre projet que le « pilotage par les résultats », l’institution, autrefois structurée autour de principes forts, se disloque. Les personnes, les actions, répondent à des exigences momentanées sans ambition, en dehors de celle de produire de manière presque monomaniaque des résultats quantitatifs.

Le gouvernement tourne-t-il à son profit les notions d’expérimentation et d’innovation, chères aux pédagogues ?
Il récupère un certain nombre de concepts théoriques, issus des sciences de l’éducation, en les utilisant dans un sens contraire à celui qui a prévalu à leur définition. Si les « projets » ne s’inscrivent pas dans un cahier des charges national, ils aboutissent à l’éclatement du système. Si l’on substitue les « compétences » aux « savoirs », on ramène l’ensemble des acquisitions scolaires à des exercices purement techniques, évalués grâce à des outils schématiques (comme les QCM) qui ne serviront qu’à classer les élèves ou les établissements. Si l’on assimile « l’individualisation », définie initialement comme la prise en compte de chaque élève, à la négation du collectif, on met en concurrence les individus, on organise le repérage précoce de leurs « aptitudes » pour les orienter. Méfions-nous des mots magiques aujourd’hui galvaudés.

Evaluation en fin de 5e, préapprentissage... L’UMP veut-elle la fin du collège unique ?
En réalité, il n’a jamais vraiment été construit, car on n’a jamais su proposer à la fois des parcours diversifiés et une culture commune. Résultat, le collège est aujourd’hui le maillon faible du système éducatif. Face à cet échec, ceux qui n’ont jamais accepté le collège unique sont en train de le démanteler au moyen d’une orientation précoce. Plutôt que de le dépecer, il faudrait le réunifier, l’institutionnaliser, par des règles claires et des objectifs communs. Il faut que tous les enfants, jusqu’à 16 ans, puissent accéder à une formation généraliste, afin qu’ils détiennent les clés pour comprendre le monde. Cette ambition démocratique, on est en train d’y renoncer.

La révolution du socle commun de connaissances et de compétences a-t-elle lieu ?
Non, car le socle, mis en place à travers le livret de compétences, ne vient pas se substituer, mais s’ajouter à l’évaluation classique. Nous avons maintenant deux systèmes qui se veulent hégémoniques et se télescopent. Deux logiques, celle des programmes et celle des unités capitalisables, qui se contredisent. Ce système hybride se décrédibilise en même temps qu’il met en difficulté les acteurs. Il faut aller jusqu’au bout : mettre en place une évaluation fondée sur les unités capitalisables (à la place du contrôle continu ou de l’examen final), viser l’acquisition d’une culture commune, différencier les parcours, supprimer le redoublement.

Sur quel levier doit-on agir pour diminuer les inégalités sociales à l’école ?
Il y en a beaucoup ! Mais la priorité est de mettre un terme à la disparition de la carte scolaire et de recréer des secteurs scolaires avec de la mixité sociale. Il faut aussi relancer les zones d’éducation prioritaire, ce qui signifie y stabiliser des équipes d’enseignants volontaires, leur dégager du temps pour qu’ils travaillent ensemble et qu’ils bénéficient de formations continues pédagogiques.