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Pierre Mathiot : « Les dispositifs d’égalité des chances servent juste à maintenir l’écart avec les milieux aisés »

Pierre Mathiot est directeur de l’Institut d’études politiques de Lille

Peu après votre nomination à la tête de l’Institut d’études politiques de Lille, en 2007, vous avez décidé d’organiser un dispositif d’égalité des chances à l’attention des élèves en difficulté. En quoi différe-t-il de ce que proposent déjà d’autres établissements ?
Ce que nous avons mis en place en 2007 n’est pas de la discrimination positive, mais un « programme d’études intégrées » (PEI) de préparation au concours normal. Je ne voulais pas d’un concours dérogatoire, afin que les jeunes concernés ne subissent pas de pression une fois intégrés. La PEI est une vraie préparation, exigeante, qui représente trois heures de travail en plus par semaine. Ce n’est pas un « tutorat soft », comme à l’Essec. Nous travaillons avec 60 lycées et deux collèges du Nord - Pas-de-Calais, soit 350 jeunes, bons élèves issus de milieux modestes, pas forcément boursiers, mais volontaires. Rapporté à notre taille, on peut dire que c’est le programme le plus important de France. Parmi eux, 180 sont en terminale. C’est à eux que le programme s’adresse prioritairement. Ils sont accompagnés par un enseignant-référent dans chaque lycée et une trentaine d’étudiants tuteurs de l’IEP. Ils disposent d’un site Internet où ils trouvent des notes méthodologiques, des fiches thématiques, des sujets de dissertation à rendre, mais également un forum. Ils passent un concours blanc à Sciences Po et une semaine dans nos locaux pour suivre des cours. Ensuite, c’est le bac et le concours d’entrée. Depuis cette année, 120 lycéens de 1re suivent un programme « allégé », et nous testons un dispositif de découverte avec 50 élèves de 3e.

Après deux ans, quel bilan faites-vous ?
En dehors de l’intérêt pour l’école, même si notre taux d’élèves boursiers était déjà de 18%, ce qui est tout de même correct, l’idée est de préparer Sciences Po pour se préparer à l’enseignement supérieur, c’est-à-dire donner des informations et de l’ambition à des élèves issus de milieux modestes. Sur les 115 élèves qui ont suivi le programme en 2007-2008, 22 % sont entrés dans un institut d’études politiques, à Lille ou ailleurs, et 50 % sont en hypokhâgne. Le bilan est donc très positif. Le programme coûte 220 000 euros, financé pour moitié par nous et pour une bonne part par le conseil régional. La mairie de Lille nous assure un soutien logistique important. Mais nous aurions souhaité un soutien de l’éducation nationale. L’Etat ne nous aide pas, alors qu’il soutient par ailleurs Sciences Po Paris. J’aimerais bien comprendre. Nous avons reçu le label « cordées de la réussite » en 2008, mais toujours aucun financement, alors que 3 millions d’euros devaient être répartis entre les différentes initiatives labellisées.

Quel regard portez-vous sur tout ce qui a été fait depuis une dizaine d’années en matière d’égalité des chances ?
Le combat se joue d’abord dans les universités, qui accueillent beaucoup de jeunes d’origine modestes. Elles peinent à relever le défi, car elles en ont beaucoup à relever et manquent de moyens. Ensuite, dans un contexte particulier de discrimination positive et de concours dérogatoire, Sciences Po Paris agit de manière massive avec le soutien d’entreprises et de l’Etat. Et il y a un autre type de dispositifs, historiquement incarné par le programme de l’Essec, fondé sur l’accompagnement des lycéens. C’est intéressant et utile, mais il y a un écart entre ce qui est présenté et les résultats. Plus globalement, au-delà des écoles qui agissent vraiment, d’autres, nombreuses, font du marketing pour répondre aux injonctions politiques. ça part dans tous les sens et ce n’est pas évalué. Bref, je suis dubitatif. On est loin des enjeux. D’autant que l’on constate un « surarmement » des élèves qui passent Sciences Po : les familles s’engagent de façon délirante dans une logique « tout sauf la fac », poussant toujours davantage leurs enfants vers les filières sélectives, ce qui les rend encore plus sélectives et profite, au passage, aux prépas privées. Au point que l’on peut se demander si les dispositifs d’égalité des chances ne servent pas, tout juste, à maintenir l’écart entre ceux, issus des milieux aisés, qui sont informés et armés, et les autres... Le combat est de plus en plus difficile, mais ce n’est pas une raison pour ne pas le mener. Notre programme en atteste.