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Roger Guesnerie : « Les programmes de sciences économiques et sociales gagneraient à être resserrés »

Roger Guesnerie est professeur d’économie au Collège de France.

Au début de l’été, vous avez remis à Xavier Darcos un rapport sur l’enseignement des sciences économiques et sociales (SES). Les attaques répétées de différents groupes de pression contre cet enseignement au lycée sont-elles justifiées ?
La contestation contre l’enseignement des SES partait essentiellement d’une critique des manuels utilisés au lycée. De fait, la commission de quatorze membres que j’ai présidée a porté une attention toute particulière à ces manuels. Elle a constaté ce qu’un membre de la commission a qualifié d’« excès de sinistrose », à savoir une certaine tendance à mettre l’accent sur les difficultés plus que sur les réussites de nos sociétés (comme pour l’emploi, où l’accent est souvent mis sur le chômage et la précarité, par exemple), mais les manuels sont de ce point de vue loin d’être uniformes. Si l’on passe de la partie émergée à la partie immergée de l’iceberg, les problèmes des SES ne renvoient pas tant aux manuels ou aux postures idéologiques présumées vis-à-vis des entreprises ou autres qu’à des programmes qui, à « trop vouloir embrasser, mal étreignent ».

Les programmes sont-ils donc trop lourds ?
Ils ont le mérite d’ouvrir sur le monde social mais, vastes, il est particulièrement difficile d’en cerner les limites et d’atteindre un degré d’approfondissement suffisant sur chaque thème traité. Le survol à haute altitude de territoires très larges incline à des jugements rapides et parfois péremptoires. Aussi l’objectif d’une certaine maîtrise des « fondamentaux » de l’économie et de la sociologie, que doit revendiquer un enseignement de sciences sociales, se délite dans une approche nécessairement superficielle, d’un vaste ensemble de débats d’actualité...

Que préconisez-vous pour améliorer l’enseignement des SES ?
Il a ici comme ailleurs un double objectif : former le futur citoyen et préparer à la poursuite d’études supérieures. Tant le futur étudiant que le futur citoyen ont besoin à la fois d’outils pour penser le monde et d’informations approfondies pour le connaître. C’est en construisant des programmes qui croiseront intelligemment l’initiation au raisonnement disciplinaire et l’entrée dans les thématiques contemporaines que l’on pourra réconcilier ces objectifs. Un certain nombre de ces savoirs fondamentaux sont ainsi évoqués dans le rapport, avec par exemple des outils communs à toutes les sciences sociales comme la notion de modèle, la corrélation et la causalité, la compréhension des interactions des « joueurs » sociaux, et pour l’économie, l’analyse du risque, les raisonnements élémentaires de la microéconomie qui précédent une introduction aux problématiques macroéconomiques. Je crois que la définition d’un tel programme passe par un travail préparatoire important. Il devrait impliquer les enseignants pas seulement au lycée mais aussi à l’université, et s’inspirer des expériences étrangères. Cela irait de pair avec un resserrement des thématiques explorées et une évolution de l’évaluation des élèves, qui donnerait toute sa place à la vérification des bases acquises.

Faut-il, comme le craint l’Association des professeurs de SES, distinguer approche économique et approche sociologique ?
Le rapport évoque diverses hypothèses. J’ai tendance à penser que la réponse n’est pas identique selon les thématiques. Par exemple, le double regard économique et sociologique paraît s’imposer sur des thèmes comme l’entreprise ou la consommation. En revanche, la famille paraît plutôt un sujet de sociologie...

Cette rénovation des programmes ne risque-t-elle pas in fine de rebuter les élèves ?
L’appétence des lycéens pour le savoir sur la société est un des atouts de cet enseignement qu’il faut impérativement préserver. Par ailleurs, il y a pour l’apprentissage des outils à mobiliser les ressources considérables d’une pédagogie plus efficace. On a évoqué dans le rapport l’introduction de jeux expérimentaux, de simulations, etc. Le remue-méninges entre universitaires et enseignants du secondaire (dont la collaboration serait également utile pour les manuels) que j’évoquais précédemment aurait là aussi toute son utilité. Tout cela n’est pas toujours facile, mais le jeu en vaut la chandelle.