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« Sécuriser » les établissements ne dispensera pas de la bataille des idées

Il faut se faire à l’idée que le terrorisme est aujourd’hui partie prenante de l’actualité de l’éducation. L’acquisition, par tous, élèves, enseignants et familles, d’une « culture de la sécurité » devient indispensable. Même si le vrai défi reste de défaire le djihadisme par les idées


Triste première : la rentrée scolaire 2016 aura été devancée de quelques jours par une conférence de presse commune des ministres de l’intérieur et de l’éducation. Une illustration de la façon dont le terrorisme, par la seule et lancinante conscience de son existence, même lorsqu’il n’est pas précisément en train de frapper, peut agir en profondeur sur une société qu’il vise.
L’hyperviolence djihadiste s’est donc installée, en quelques dates fatales depuis un certain 7 janvier 2015, en sujet central de l’actualité éducative : comment, si la chose est possible, s’en protéger, comment limiter ses effets, et comment s’y prendre pour le prévenir ? Tout, dans ces questionnements, est incertain, tâtonnant, controversé, voire soumis à des jeux politiques délétères. Les développements insensés de la polémique sur le « burkini », quoi qu’on puisse penser sur la signification de ce vêtement, en offrent la preuve. Au point de fournir sur un plateau aux propagandistes de la terreur, qui ne manqueront pas de l’exploiter à l’infini, l’image d’une femme musulmane, porteuse d’un voile banal, humiliée sur une plage française au milieu de policiers municipaux. Au risque de se démarquer du premier ministre, qui les avait approuvés, la ministre de l’éducation nationale a considéré, le 25 août, que les arrêtés municipaux sur ce sujet témoignaient d’une « dérive dangereuse pour la cohésion nationale ». La République, a-t-elle souligné, doit « conquérir les cœurs plutôt que d’être en permanence sur la défensive ». La veille, aux côtés du ministre de l’intérieur (et de celui de l’agriculture, responsable des lycées agricoles), Najat Vallaud-Belkacem avait égrené les instructions destinées à installer dans l’école une « nouvelle culture de la sécurité ».
Pour la plupart, ces préconisations figuraient déjà dans une instruction du 29 juillet, reprenant elle-même les quatre circulaires émises sur ce thème depuis les attentats de novembre. Répétitions nécessaires, accompagnées d’une hausse du niveau de vigilance, avec trois exercices de sécurité par an au lieu de deux dans les établissements scolaires, comprenant une simulation d’attentat-intrusion. Parallèlement, continue la mise en place des « cellules de crise » et des « référents sûreté » dans les académies. La montée en régime de l’initiation aux premiers secours des élèves de troisième (avec l’objectif d’atteindre les 100 % cette année scolaire) se poursuit, ainsi que les efforts de « sécurisation » des bâtiments scolaires. Ce dernier objectif est doté de 50 millions d’euros supplémentaires pour aider les communes à la réaliser.
Tout cela sera-t-il suffisant ? Rien ne le sera jamais par rapport à la menace. Pour assurer une garde statique devant les quelque 77 000 établissements scolaires français, il faudrait mobiliser « la quasi-totalité » des effectifs de policiers et de gendarmes, rappelait en janvier le ministre de l’intérieur. « Bunkériser » des établissements scolaires dont ce n’est pas la vocation prendrait des dizaines d’années. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne faut pas remédier aux vulnérabilités les plus criantes. Et en tout domaine, la culture de la sécurité implique surtout que chacun, en cas d’alerte, sache exactement ce qu’il doit faire, en fonction d’une procédure prévue à l’avance. A lui seul, cet aspect demande un travail opiniâtre, aujourd’hui engagé. Nécessaire, il ne dispensera pas d’un autre défi, bien au-delà de toute norme technique : celui qui consiste à « casser » la stupéfiante attractivité dont les amoureux de la mort ont réussi à se nimber.
L.C.