Sophie Ernst est agrégée de philosophie, l’auteur de Quand les mémoires déstabilisent l’école (INRP, 2008).
L’évolutionnisme, l’histoire de l’esclavage, la colonisation et la décolonisation, le génocide des juifs d’Europe... La question de l’enseignement des sujets « sensibles » revient périodiquement au premier plan. Pourquoi ?
Cette liste est celle que, depuis une dizaine d’années, des observateurs, parfois éloignés des réalités scolaires, déclinent lorsqu’ils veulent alerter sur la diffusion des propagandes islamistes anti-occidentales et antisémites parmi la jeunesse issue de l’immigration. Leur appel a été entendu, mais il n’est pas sûr que sa répétition aide à lutter efficacement contre les problèmes en cause. Répercutée dans des fictions, des reportages et des pamphlets, la dénonciation actuelle alimente le stéréotype des élèves de « banlieue », hargneux, unis dans leur haine de La Marseillaise, des « Feujs », des profs et des flics. Bien sûr, de tels phénomènes existent et inquiètent, mais le stéréotype ne traduit pas la réalité scolaire dans sa complexité. Paradoxalement, il aboutit même à cacher que certains sujets sont intrinsèquement difficiles pour les enseignants, y compris lorsque l’ambiance de classe est bonne.
Un récent rapport du Haut Conseil à l’intégration estime que, sur ces sujets, les contestations sont « loin d’être marginales »...
La seule enquête quantitative a été réalisée en 2003 par l’Association des professeurs d’histoire-géographie auprès de ses adhérents. Elle estimait à 15% la proportion de classes perturbées par des incidents que les enseignants disaient toutefois pouvoir gérer. Et le principal sujet de contestation était en fait l’enseignement des faits religieux, considéré par certains parents comme une sorte de catéchisme ! D’après cette enquête, ce que les enseignants déplorent est avant tout le manque de temps pour traiter correctement des sujets sensibles, sur lesquels ils doivent transmettre quelque chose de l’ordre du fondamental. Ces sujets concentrent les orientations d’une société, les significations qu’elle attribue à ce qui est arrivé, ce à quoi elle aspire. Les génocides, l’esclavage, la haine et le racisme transformés en violence d’Etat... c’est ce dont nous ne voulons plus, ni pour le subir ni pour le faire subir. La morale est simple, mais les implications politiques sont conflictuelles, les questions philosophiques sont ouvertes, et c’est précisément cette conflictualité qui a un écho dans la salle de classe. Mieux vaut l’assumer et s’y préparer. On ne peut pas à la fois attribuer aux enseignants la tâche de révéler les horreurs de l’histoire, et vouloir des élèves bien cadrés dans les routines scolaires. Dans la diversité des situations de classe, un brouhaha ou une réticence ne renvoient pas à une interprétation fermée. L’ordre est forcément bousculé, mais ne serait-il pas inquiétant qu’il ne le soit pas du tout ?
En 2004, le « rapport Obin » constatait une préoccupante « hostilité » de certains élèves face à l’évocation des crimes nazis. Comment voyez-vous l’évolution depuis six ans ?
Ma réponse risque de mécontenter beaucoup de monde, car d’un côté on doit constater une aggravation et, de l’autre, une amélioration... La première est liée au conflit du Proche-Orient qui, en ne laissant entrevoir aucune issue équitable, alimente le ressentiment à l’égard d’une mémoire juive chargée d’une grande force émotionnelle et perçue comme une arme idéologique absolue. Au pire, certains élèves imaginent et disent que cette mémoire n’est rien d’autre que de la propagande sioniste. Plus souvent, ils restent sur la défensive, comme s’ils avaient peur de trahir la Palestine en éprouvant de l’empathie pour le malheur juif, qui n’est pas nié. Il vaut mieux, de ce point de vue, que le professeur ait des idées bien claires et des émotions apaisées. Car l’indignation ne suffit pas pour venir à bout des vieux fantasmes antisémites du « pouvoir juif ». D’un autre côté, les professeurs savent aujourd’hui beaucoup mieux gérer les formes non extrêmes de ce type de contestation, en particulier grâce à un réseau dense de formation et d’aide spécialisée. D’abord extrêmement déconcertés et profondément atteints dans leur sens civique, ils ont appris à analyser les réactions très variées des élèves. Ils sont désormais plus sûrs de leurs connaissances, ont réfléchi sans naïveté à leurs stratégies de transmission et ne tombent pas dans le piège consistant à prendre toute expression incongrue d’un élève pour une hostilité sans appel.
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