| Oublié ?

La Lettre

Technologies éducatives

TICE : faut-il vraiment les enseigner à l’école ?

Doit-on continuer de confier l’enseignement des nouvelles technologies à tous les professeurs de toutes les disciplines ou en faire une discipline à part entière ? Le débat fait rage. Les tenants de la discipline autonome ont été entendus : le projet de réforme du lycée prévoyait la mise en place d’une option informatique en seconde.

L’usage des technologies de l’information et d’Internet pour l’éducation (TICE) ne décolle pas. Trente-sept ans après l’introduction expérimentale de l’informatique dans 58 lycées, l’ordinateur n’occupe pas dans le système scolaire la place qui est la sienne dans la société. Le fossé s’accroît entre les connexions des jeunes hors temps scolaire et les pratiques d’enseignement. Le constat, largement partagé, relance le débat sur le choix qui a été fait de considérer l’informatique comme une discipline transversale dont chaque professeur doit s’emparer. Les partisans de l’instauration d’une discipline autonome ont été entendus par le ministère de l’éducation nationale, qui propose, dans le cadre de la réforme du lycée, l’instauration d’une option informatique en classe de 2de. Est-ce une bonne idée ? Les deux camps ne manquent pas d’arguments.

Pour Jean-Pierre Archambault, président de l’EPI, association Enseignement public et informatique, la constitution de l’informatique en discipline d’enseignement à part entière au collège et au lycée est indispensable pour donner une culture générale informatique scientifique et technique correspondant aux besoins et enjeux de la société du XXIe siècle dans lequel le numérique est omniprésent. « Le citoyen éclairé participe aux débats de société sur le nucléaire ou les OGM. Pour cela, il dispose d’un appareil conceptuel que les enseignements de sciences de la vie et de la Terre et des sciences physiques lui ont donné. Dans la société numérique, il doit pouvoir intervenir pleinement dans des problématiques comme les “droits d’auteurs et droits voisins dans la société de l’information” ou droits et libertés.

Ce sont des domaines compliqués, inaccessibles si l’on ne s’est pas approprié le noyau de connaissances stables et transmissibles qui sous-tendent la société numérique », assène celui qui, par ailleurs, est un promoteur déterminé du logiciel libre. Pour cet agrégé de mathématiques, depuis bientôt dix ans qu’a été instauré le B2I, brevet informatique et Internet, sanctionnant les acquis et compétences des élèves, le système de la transversalité a failli. Il est vrai que ce brevet, présent théoriquement aux trois niveaux - primaire, collège, lycée - n’est, dans la grande majorité des cas, présent qu’au collège, en raison du sous-équipement dans le primaire et du désintérêt d’enseignants rivés sur le programme du bac au lycée. Bruno Devauchelle, formateur et chercheur spécialiste des TICE au Centre d’études pédagogiques pour l’expérimentation et le conseil (Cepec), de Lyon, dresse le même constat d’échec d’un système actuel dont il reste partisan. « Pour la première fois, en juin 2008, l’obtention du brevet des collèges a été subordonnée à l’acquisition du B2I. Les remontées que nous avons semblent révéler que, quelles que soient les modalités de vérification des compétences acquises par les élèves, le B2I a été systématiquement décerné par les établissements pour ne pas les pénaliser. Le problème est que certains collèges traitent le B2I avec sérieux, d’autres le tiennent pour quantité négligeable. » Bruno Devauchelle voit dans ce désintérêt l’expression de la contradiction du dispositif B2I avec une culture scolaire française réticente au travail en groupe et à la porosité entre disciplines : « si une notion est pluridisciplinaire, personne ne s’en empare ». De quoi, à son corps défendant, donner du grain à moudre aux partisans de l’introduction d’une nouvelle discipline.

Ceux-ci semble avoir été entendus : avant d’être retirée en décembre par Xavier Darcos, la réforme du lycée prévoyait l’instauration d’un module « Informatique et société numérique » en classe de 2de. Un premier pas pour l’EPI. L’association a conçu un véritable cursus informatique où le primaire serait le lieu d’une initiation, dispensée par le professeur des écoles. Au collège, les professeurs de technologie, qui y consacrent déjà une partie de leur programme, s’en chargeraient. La grande innovation verrait le jour au lycée où les cours seraient dispensés par un corps de professeurs spécifiques, de la 2de à la terminale.

Le report de la réforme du lycée à la rentrée 2010 n’a pas douché leur enthousiasme. « Si la création en classe de 2de d’un module “Informatique et société numérique” s’inscrit dans le cadre de la réforme du lycée, reconnaît Jean-Pierre Archambault, la nécessité d’un tel enseignement à notre époque est d’évidence indépendante de l’analyse que les uns et les autres peuvent faire de cette réforme. » Face à l’apparition probable de la nouvelle discipline, les partisans de l’approche transversale ne désarment pas. Ils font remarquer que l’instauration d’un tel enseignement n’a rien de neuf. « Entre 1985 et 1990, les baccalauréats techniques comportaient une filière H informatique, explique Bruno Devauchelle. Toujours au lycée, il existait une option informatique disparue sans faire de vague en 1998. On a observé que cet enseignement profitait aux meilleurs élèves des classes scientifiques et que cela creusait le fossé avec les autres. » Le chercheur exprime cette crainte, largement partagée chez les tenants de la transversalité, que la naissance d’un corps de professeurs spécifiques ne provoque en corollaire le désintérêt du reste du corps enseignant trop heureux de s’en remettre aux spécialistes.

Le danger de la masculinisation

En réponse à ces critiques, les membres de l’EPI proposent de mettre à profit le report d’un an de la réforme du lycée, et donc de l’apparition du nouveau cours, pour expérimenter celui-ci, dès la rentrée 2009, dans des lycées volontaires et pour organiser des formations d’enseignants auprès d’universités qui en auront fait la proposition. Conscients du danger que cette filière pourrait n’attirer que les meilleurs des filières scientifiques, ils prônent un parcours lycée construit autour de quatre dominantes, humanités, sciences, technologie, social, dans lesquelles chaque lycéen pourrait s’inscrire... A ce détail près que le ministère ne prévoit à ce jour qu’une filière en option. Ce n’est pas grave, pourrait-il argumenter, puisque cours et dispositif B2I seront appelés à cohabiter. Difficile de trancher quand on ne repère pas de bonne pratique à l’étranger que l’on pourrait importer (voir notre entretien, p. 4).

En Angleterre, l’autonomie poussée dont jouissent les établissements scolaires se traduit par une grande variété de situations : certains établissements organisent des cours spécifiques, d’autres non. Même chose en Europe du Nord et aux Pays-Bas. « Finalement, remarque Serge Pouts-Lajus, président du Café pédagogique et consultant de la société Education et Territoires, la plupart privilégient l’approche transversale, comme en France. Ceux qui chez nous veulent l’instauration d’un cours ne peuvent arguer d’une bonne pratique à l’étranger ... » Le consultant soulève un argument plutôt inattendu en faveur de la transversalité. « Alors que dans les disciplines scientifiques et techniques, la proportion de femmes augmente mollement mais constamment, en informatique, après qu’elle a progressé jusque dans les années 1980, elle diminue aujourd’hui. Les femmes, les jeunes filles sont utilisatrices comme les hommes mais elles disparaissent des filières et des métiers. Quand vous vous rendez dans un établissement scolaire alors que la profession se féminise, 9 fois sur 10 ce sont des hommes qui sont en charge de l’informatique. » Dès lors, il ne fait pas de doute qu’un cours spécifique accentuerait cette masculinisation, « J’étais il y a peu dans une classe option informatique d’un lycée technique de Basse-Normandie. Sur 30 élèves, il n’y avait qu’une fille. L’enseignant m’a confié qu’il n’en aurait peut-être aucune l’année prochaine. »

Reste que le débat n’est pas clos. Il agite aussi les Etats-Unis. L’Association for Computing Machinery (ACM), la plus grosse association scientifique au monde, a demandé récemment au président Barack Obama d’inclure l’informatique en tant que discipline dans l’enseignement secondaire au même rang que les sciences et les mathématiques.