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Un conseil scientifique ne peut fonctionner sans nuances

Dans le débat public, tel que la politique l’attise et que les échos médiatiques le simplifient, une bataille serait imminente pour délivrer l’enseignement de tenaces préjugés idéologiques. La réalité, au moins sur l’apprentissage de la lecture, est différente


Le ministre de l’éducation a installé, le 10 janvier, le Conseil scientifique de l’éducation nationale, instance présidée par le neuroscientifique et psychologue cognitiviste Stanislas Dehaene. La liste de ses vingt autres membres a été dévoilée (voir en page 2).
Logiquement, la priorité de Jean-Michel Blanquer étant les «  100% de réussite au CP  », ce conseil compte près d’une moitié de spécialistes, à divers titres, de l’enseignement de la lecture. Sa mission sera, a expliqué son président, «  d’évaluer le système, en aidant à mesurer les progrès des élèves, en proposant des expérimentations pour définir quels facteurs conduisent aux progrès les plus rapides et durables, et en contribuant à la diffusion de méthodes pédagogiques qui ont fait leurs preuves  ».
A ce propos, il convient de distinguer les registres de discours. Le message suggéré par le ministre depuis sa nomination est que le recours à la science va enfin délivrer l’enseignement d’une gangue de préjugés idéologiques et que les résultats ne sauraient se faire attendre. Le message scientifique, même lorsqu’il reprend en partie ces termes, est tenu à la prudence. Il ne saurait, par exemple, répercuter certaines représentations qui ont encore cours dans le débat public, opposant sur l’apprentissage de la lecture les «  méthodes globales et semi-globales  » aux «  méthodes syllabiques  », ce qui ne correspond en rien aux actuels débats entre spécialistes.
Car la réalité est autre : un quasi-consensus est établi en matière d’apprentissage de la lecture. En particulier, l’accord est désormais largement partagé sur la nécessité d’enseigner le «  code  » (les correspondances entre les sons et les lettres) dès le départ et à un tempo rapide. De même, tous les chercheurs qui comptent admettent que d’autres dimensions de l’apprentissage, comme le vocabulaire et la compréhension, doivent être travaillées. Il reste des divergences de dosage, notamment sur le temps imparti à tel ou tel aspect, mais le débat se mène sans opposition frontale, personne ne prétendant détenir « la » solution.
Deux études y ont fortement contribué ces dernières années. L’une, « LireEcrire au CP  », dirigée par Roland Goigoux et rendue publique en septembre 2015, porte sur l’état des pratiques : aujourd’hui une référence dans toute discussion entre spécialistes, elle n’a pas permis d’établir la supériorité de telle ou telle approche pédagogique. L’autre, peu médiatisée, mais connue également de tous les chercheurs, a fortement relativisé, en 2013, les prescriptions défendues par le « courant Dehaene ». Dirigée par le psychologue cognitiviste Edouard Gentaz, elle portait sur l’élargissement à 44 classes de l’académie de Lyon du programme Parler, précédemment expérimenté en 2007 par le docteur Michel Zorman (disparu en 2012) dans 8 classes de l’académie de Grenoble.
Sans aucunement dénigrer cet outil, que son créateur lui-même ne considérait pas comme une panacée, cette étude conclut qu’il « n’a pas permis de faire davantage progresser en lecture les enfants du groupe test que ceux des groupes témoins ». « La mise en œuvre d’expérimentations à grande échelle, est-il ajouté, présente des difficultés spécifiques qui font partie des enjeux de recherche et d’évaluation, et qui doivent être résolues pour faire progresser notre système éducatif. »
Edouard Gentaz est-il hostile aux thèses de Stanislas Dehaene ? Pas du tout : il a cosigné le livre Apprendre à lire (Odile Jacob, 2011) avec ce dernier et Liliane Sprenger-Charolles, elle-même membre du nouveau conseil scientifique... L. C.