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L’innovation scolaire : toujours primée, toujours soupçonnée

La huitième « Journée de l’innovation » du ministère de l’éducation vient de se tenir. Cette manifestation illustre une certaine continuité des politiques ministérielles sur ce thème. Mais aussi la volonté de chaque ministre d’imprimer sa marque au prix de certains oublis

Un patchwork et un melting-pot à la fois : ces deux mots anglais quelque peu contradictoires caractérisent la Journée de l’innovation du ministère de l’éducation nationale, la huitième du genre, qui s’est tenue le 4 avril à Paris. Un patchwork ou, si l’on préfère, un manteau d’Arlequin, par la diversité des 423 projets sélectionnés, et par la variété des 11 qui ont été primés.
Impossible de les citer tous : le lecteur qui voudrait apaiser sa curiosité à ce sujet pourra se reporter au site Eduscol. Le premier par ordre d’apparition dans le communiqué final porte sur la thématique « Consolider la langue française » et s’appelle « Explorétheurs, quand la littérature rencontre les sciences ». Il émane d’une classe de 4e du collège Lucie-Aubrac de Clermont-Ferrand et consiste à faire écrire aux élèves des nouvelles fantastiques s’appuyant sur l’apprentissage de notions scientifiques. Une « innovation » typique, née du terrain et impliquant une coanimation par des professeurs de différentes disciplines.
La journée était aussi un melting-pot, car les enseignants présents étaient tous faits de la même pâte que ceux qui se démènent pour leurs élèves. Halte-là ! Si l’on ne veut pas diriger vers eux agacement, colère ou jalousie, il faut immédiatement ajouter qu’il n’est pas besoin d’être sacré « innovant » pour se démener, et que bien des classes sans particularité spectaculaire relèvent du travail enseignant de pointe. C’est ainsi que l’on plonge tout droit dans la problématique de l’innovation  : toujours primée (quitte à subir par la suite des entraves administratives) mais toujours soupçonnée. De quoi ? D’être une façon insidieuse de mépriser le travail humble des enseignants « normaux ».
Un autre soupçon, fréquent sur le terrain, est plus récent et plus politique  : « innovant » est aujourd’hui « un adjectif libéral », assurait en conversation privée, un participant, pourtant représentatif de l’innovation pédagogique la plus militante. Mais un autre, tout aussi représentatif, n’y voyait pas de gêne. Et les deux ne se reconnaissent guère dans la ligne ministérielle actuelle qui, pourtant, par la voix du directeur général de l’enseignement scolaire, Jean-Marc Huart, lors de l’ouverture, et par celle de Jean-Michel Blanquer lui-même, lors de la clôture, tissait des louanges à l’innovation.
Les ministres passent, les Journées de l’innovation restent. Avec des variantes, bien sûr, chaque équipe ministérielle voulant imprimer sa marque. Continuité dans la discontinuité, ou l’inverse. Ou les deux, à l’image de François Taddei, polytechnicien et biologiste, déjà missionné en 2016 pour réfléchir à une stratégie nationale de l’innovation et qui a présenté cette année au ministre les 30 mesures de son « Plan pour coconstruire une société apprenant ». Discontinuité : aucun lien n’a été fait dans cette journée avec le rapport de feu le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative, remis en 2017 à la même époque et qui plaidait pour la « fabrication des compétences collectives » tout en prenant en compte les réticences face à « l’injonction à l’innovation ». Heureusement, la part commune à tous, y compris les opposants, était aussi illustrée par les échanges lors des ateliers et par de passionnantes interventions en amphithéâtre, comme celles d’Elena Pasquinelli, philosophe des sciences cognitives -un scintillant trait d’union à elle seule- ou de la philosophe Michela Marzano sur « Risquer la confiance ». Un thème faisant écho au slogan ministériel « L’Ecole de la confiance », mais ici applaudi à l’unanimité. L.C.