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Programmes scolaires : le consensus reste introuvable

Le programme scolaire idéal n’existe pas. Seul un compromis est envisageable, non seulement entre experts d’une discipline, mais surtout entre les doctrines scolaires en présence. Lorsque celles-ci se raidissent, comme c’est le cas depuis quelques années, le consensus se dérobe


Le sort s’acharne, ces derniers mois, sur le Conseil supérieur des programmes (CSP), instance en principe, et dans la lettre des textes, indépendante, créée par la loi de « refondation » de l’école de juillet 2013.
Sauf que ce n’est pas le sort, mais plutôt la grande querelle des choix éducatifs et l’extrême difficulté à élaborer des compromis en ce domaine. Dernière crise en date : la démission de l’une des personnalités de la « société civile » au sein du CSP, Marie-Aleth Grard, vice-présidente d’ATD Quart Monde, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et auteure d’un rapport sur l’école et la grande pauvreté. En annonçant sa démission le 30 septembre, à peine quelques jours avant la fin de son mandat au CSP, le 9 octobre, elle a rendu publiques ses motivations.
Son désaccord, a-t-elle confié au site Le Café pédagogique, porte « sur le fait qu’on ne peut plus discuter au CSP. C’est devenu un lieu où on enregistre les textes proposés, mais où il est impossible d’avoir des discussions. Nous étions un lieu où on écoutait la parole des autres. Ce n’est plus le cas. » Déjà, en juin, Marie-Aleth Grard avait critiqué des propos tenus dans Le Point par la présidente du CSP, Souâd Ayada. Dans une interview, cette dernière, à la tête du conseil depuis le 23 novembre 2017, avait mis en cause son prédécesseur, Michel Lussault, l’accusant de considérer la grammaire comme « négociable ». Avec deux autres membres du conseil, l’ancien dirigeant du SNES-FSU Denis Paget et le journaliste Guillaume Duval, Mme Grard avait signé une lettre ouverte critiquant dans cette interview une volonté de « dénigrer le travail du CSP au cours de la législature précédente ».
Auparavant, le 26 janvier, c’est la vice-présidente du CSP, la linguiste et grammairienne Sylvie Plane, qui avait démissionné, outrée notamment par la façon dont Mme Ayada avait annoncé l’abandon de la notion grammaticale de prédicat précédemment adoptée par le conseil. Comme d’autres membres, Sylvie Plane avait fait le choix de rester au CSP après la démission, le 2 octobre 2017, de Michel Lussault. Celui-ci avait exprimé le fond de l’affaire en mettant en cause les déclarations de Jean-Michel Blanquer évoquant « le pédagogisme » ou « l’égalitarisme » prêtés à ses prédécesseurs.
Mais les incompatibilités révélées au grand jour par le changement de ministre en juin 2017 s’étaient largement creusées les années précédentes : après avoir élaboré avec succès une nouvelle version, généralement acceptée, du socle commun « de connaissances, de compétences et de culture », le CSP avait subi, sur les nouveaux programmes du primaire et du collège, une pluie de critiques. Laquelle fut bientôt transformée en tempête polémique permanente -notamment sur l’enseignement de l’histoire et du français-, exacerbée par une très forte polarisation des positions sur l’éducation. Un des signes en a été, durant la campagne présidentielle, la banalisation de la notion, floue mais percutante, de « pédagogisme ».
Le programme idéal n’existe pas. La conception de programmes scolaires implique de rechercher inlassablement une série d’équilibres : non seulement entre experts au sein d’une même discipline mais aussi entre les doctrines scolaires en présence et leur écho dans l’opinion publique. Mais lorsque le contexte se résume à « une école contre l’autre », le consensus recherché cède la place, avec plus ou moins de tolérance de chaque côté, aux conceptions imposées par le camp des vainqueurs du moment. L.C.