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Violences à l’école : un ministère face à la puissance du « buzz »

Même si les violences graves relèvent de l’exception et n’augmentent pas, la dureté croissante du métier d’enseignant est une réalité. Cette dureté laisse une grande part d’entre eux convaincus qu’ils ne sont pas écoutés. L’affaire de Créteil a renforcé cette conviction


A l’heure des réseaux sociaux, les congés ne sont plus une période d’accalmie pour l’actualité de l’éducation. Le 18 octobre, deux jours avant le début des vacances de la Toussaint, au lycée Edouard-Branly de Créteil (Val-de-Marne), établissement ordinairement sans histoires, un élève braque sa professeure en pleine classe avec un pistolet factice, à billes - ce que l’enseignante ne pouvait pas savoir -, tandis que d’autres, rigolards, filment la scène avant de la diffuser sur Internet le lendemain.
Ces images, insupportables, reprises par tous les médias, déclenchent à juste titre un scandale national. Chaque professeur, même le plus aguerri, est fondé à se dire : cela aurait pu être moi... Sur Twitter, le hashtag (mot-dièse) #PasDeVagues, qui dénonçait déjà la présumée indifférence des hiérarchies envers les plaintes des enseignants mais ne connaissait jusqu’alors qu’une diffusion confidentielle, explose.
Des dizaines de milliers de messages prennent majoritairement pour cibles les personnels de direction, mais aussi les responsables académiques et, au-delà, l’ensemble de l’institution pour dénoncer, exemples à l’appui, « l’omerta » opposée aux faits de violence, verbale ou bien ouverte, auxquels sont confrontés les enseignants.
Dans ces messages, il y a de tout. Des témoignages d’une absolue sincérité sur des faits dont chacun connaît la banalisation, mais qui, sauf développement gravissime exceptionnel, ne percent généralement pas dans les médias. Des anecdotes plausibles, en grand nombre, faisant état d’un défaut de réaction, ou vécu comme tel, d’un chef d’établissement, d’un CPE ou encore de collègues. Plausibles mais dans la plupart des cas invérifiables. D’autres anecdotes moins plausibles - mais on ne sait jamais, dans un système scolaire immense... - et d’autres encore franchement invraisemblables, qui ne sont pas les moins relayées.
Très vite, cette prise de parole par essence spontanée suscite des convoitises et différentes instrumentalisations. Les détracteurs du «  pédagogisme  » s’en emparent massivement pour défendre leur propre cause avec le renfort de l’émotion. L’extrême droite, pour son propre compte, en fait autant pour diriger l’indignation vers les méfaits qu’elle attribue à l’immigration. La moindre réserve, rappelant que les chiffres de la violence à l’école sont globalement stables, que les sanctions y sont normalement distribuées, que les personnels de direction sont eux-mêmes en première ligne face aux risques d’agression ou encore qu’un chef d’établissement ne peut répondre systématiquement aux vœux de tout enseignant en matière de sanctions, est, dans ce registre du «  buzz  » numérique, soupçonnée d’être dictée par le mépris des enseignants.
L’affaire atteint le niveau politique, et ne laisse pas le choix au ministre de l’éducation, ni même à l’ensemble du gouvernement : il faut, d’urgence, inventer une réponse. Des «  états généraux  » sur la violence à l’école ont déjà été réunis il y a presque dix ans, sous le ministère de Luc Chatel. Ce sera donc un « comité stratégique », puis un « plan d’actions pour la protection de l’école », marqué par le retour de dispositions souvent déjà existantes, mais qui peuvent toujours être complétées ou perfectionnées  : la possibilité que des policiers ou des gendarmes soient présents dans des établissements, la promesse qu’une réponse sera apportée à « chacun des faits, petits, moyens ou grands ». Et, pour la première fois, un mauvais moment à passer pour le ministre. L.C.