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Alexis Martinez : « La flexibilité de la salle de cours peut être pratiquée par tous »

Architecte DPLG, ancien professeur des écoles, Alexis Martinez est proviseur adjoint au lycée Clément-Ader de Tournan-en-Brie (77)

Les bâtiments scolaires traversent les générations et ne se renouvellent que très lentement. Alors, à quoi bon, alors que les maux de l’enseignement sont nombreux, vouloir mettre au premier plan la question de l’architecture scolaire  ?
Un grand architecte des Lumières, Claude-Nicolas Ledoux, disait que «  a qualité du cadre de vie conditionne la pensée et le comportement ». Cette pensée est toujours d’actualité. Mais il faut différencier deux sujets : l’architecture scolaire proprement dite, celle des bâtiments, et l’aménagement des salles de classe ou des lieux de vie scolaire. La première répond, quand on construit des bâtiments neufs, aux questions environnementales et esthétiques, mais rarement aux questions pédagogiques. Si l’on veut travailler sur la notion de bien-être, de plus en plus mise en valeur par les recherches, celle-ci se joue en grande partie au niveau de la salle de cours, où les élèves passent environ 70% de leur temps scolaire. Celle-ci nous vient de loin : elle découle du choix fait à partir de 1680 par la congrégation des frères des écoles chrétiennes de Jean-Baptiste de La Salle de propager l’enseignement dit « simultané », c’est-à-dire à plusieurs dizaines d’élèves en même temps et sur le mode frontal. C’était à l’époque une innovation majeure, étendue par François Guizot à partir de 1832. Elle s’est pérennisée, s’est progressivement imposée comme un modèle indiscutable à la faveur de la massification de l’enseignement et, malgré l’évolution du mobilier scolaire, s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Nos salles de cours banales ne sont-elles pas - ne serait-ce que pour des raisons financières - indépassables  ?
Elles le sont par la délimitation de leur espace, mais, à l’intérieur de cet espace, plusieurs sortes d’aménagements sont possibles au moindre coût. Ils permettent d’agir sur une série de facteurs identifiés depuis 2013, dans plusieurs études successives sur l’enseignement primaire par les chercheurs britanniques Peter Barrett et Fay Davies, de l’université de Salford. Ces facteurs, lorsqu’ils sont cumulés, permettent selon eux une amélioration d’au moins 10% des performances des élèves. Il s’agit d’abord de facteurs physiques comme la lumière, la température, l’acoustique, la qualité de l’air, la couleur -qui ne dépendent donc pas du professeur mais d’une prise de conscience et d’un travail au sein de l’établissement avec les moyens dont celui-ci dispose-, auxquels il faut ajouter deux éléments essentiels que sont la flexibilité de l’espace et son appropriation par les élèves. L’appropriation passe notamment par des moyens très classiques comme l’affichage des travaux d’élèves ou la présence d’objets et d’équipements se rapportant à la discipline enseignée. Il va de soi qu’elle peut être cultivée surtout par ceux des enseignants qui ont leur propre salle. En revanche, la flexibilité de l’espace peut être pratiquée par tous : le mobilier peut être disposé de façon à avoir, selon les besoins et les moments, un mode frontal -  qui a donc perdu, aujourd’hui, son statut de mode unique-, une organisation en « îlots » ou en U, ou même en deux rangées face à face... ou encore une combinaison de ces différents choix.

Ces aménagements sont parfois moqués, la maîtrise du professeur restant en définitive le critère essentiel de la qualité de l’enseignement...
Certes, il arrive qu’un certain scepticisme s’exprime sur ces sujets, et il est parfaitement exact que la qualité de l’enseignant reste le paramètre le plus déterminant. Mais l’argument se retourne, car le meilleur enseignant est aussi celui qui va chercher à créer les situations d’apprentissage les plus favorables, s’intéresser aux facteurs physiques du bien-être des élèves et choisir les configurations les plus adéquates aux différents moments de son enseignement. Par ailleurs, il n’est évidemment pas question d’imposer quoi que ce soit, la règle étant la liberté pédagogique de l’enseignant. A titre personnel, travaillant depuis plusieurs années sur ces questions qui me passionnent, je m’attache en priorité à la diffusion des idées et à la multiplication des échanges entre pairs, notamment à travers le blog « Architecture-scolaire.com », qui propose une série de ressources et valorise les réalisations des enseignants.