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Aziz Jellab : « Chaque décision dans l’établissement doit se soucier des élèves les plus faibles »

Aziz Jellab est sociologue, IGEN, chercheur au Ceries (Centre de recherche individus, épreuves, sociétés) à l’université Lille-III

Vous soulignez dans votre livre que l’équité, c’est-à-dire la prise en compte des inégalités de départ devant le savoir, se construit à l’échelle de l’établissement...
On ne peut plus se contenter d’invoquer éternellement une égalité des chances qui, en fait, reste une abstraction. L’école ne peut pas tout faire, mais elle crée des contextes, comme la micro-organisation que constitue chaque établissement et où se joue en grande partie le parcours d’un élève, sa réussite ou non. Il faut donc interroger ce contexte, ses acteurs, les choix qu’ils font et les pratiques qu’ils mettent en œuvre pour identifier les leviers qui relient l’enseignement aux apprentissages effectifs et créent les conditions de la réussite. Ces leviers sont nombreux, on ne peut pas tous les citer mais, par exemple, la question de l’organisation du travail est importante. L’emploi du temps des élèves, selon son agencement, notamment sur les temps d’interclasse, peut faire qu’ils se sentent plus ou moins pris en compte et accompagnés. Un autre exemple concerne la manière de conduire les projets éducatifs, qu’il s’agisse des sorties scolaires, des actions comme l’éducation à l’environnement ou ce qu’on appelle les questions vives : si ces projets, au lieu d’être juxtaposés, sont véritablement pensés en lien avec l’enseignement ordinaire en classe, s’ils sont articulés aux programmes, alors les résultats sont intéressants. Dans le même ordre d’idées, des enjeux comme la relation avec les familles ou un travail au sein de l’équipe éducative sur le thème « comment susciter l’attention des élèves » gagnent à être communément partagés.

L’« effet établissement » que vous placez au premier plan peut-il se construire équitablement lorsque la mixité sociale est absente  ?
Il s’est installé un marché scolaire de fait, qui fonctionne de façon inégalitaire. On ne peut pas l’éliminer mais les stratégies d’évitement peuvent au moins être contenues. On peut agir sur l’offre, diversifier ce que l’on propose aux élèves, faire en sorte que les établissements concernés soient attractifs, et préserver ainsi une certaine mixité sociale. Mais il faut sans doute aller plus loin. La mixité ne doit pas être limitée à une statistique sur l’ensemble de l’établissement, elle doit être aussi au fondement même de l’organisation des classes et impliquer les élèves dans leur quotidien. Le principe que nous défendons, au nom de l’équité, est que chaque décision prise à l’échelle de l’établissement doit se soucier de ses conséquences auprès des élèves les plus faibles. Concrètement, si l’on propose une classe bilangue, elle doit aussi profiter aux élèves de milieu modeste.

Selon vous, le chef d’établissement doit être « un acteur de la pédagogie ». Oubliez-vous la hantise du « petit chef », omniprésente chez les professeurs ?
Cette évolution du rôle du chef d’établissement, sensible depuis le milieu des années 1980 et qui ne cesse de s’accentuer à mesure que s’affirme le principe d’autonomie, suscite effectivement des interrogations et de la méfiance. Mais le mouvement est double : si le chef d’établissement est incité à se saisir de son rôle pédagogique, les compétences des enseignants ont également été élargies. Le professeur n’est plus seulement face à ses élèves dans la classe, il est aussi convié à s’impliquer dans l’établissement et plus généralement dans le système éducatif. Ces évolutions posent de fortes exigences à tous. Le leadership à l’échelle d’un établissement ne peut s’exercer de manière autoritaire. Le chef d’établissement n’est pas un expert des disciplines, il ne va pas dire aux enseignants comment il faut enseigner mais plutôt travailler avec eux sur des thèmes identifiés en tant qu’objets communs pour faire progresser les élèves, comme la question de l’évaluation. Il doit être capable d’identifier les obstacles rencontrés par les enseignants et les aider à s’approprier une démarche de développement professionnel. Ce n’est pas anodin. Ce travail exige aujourd’hui une grande capacité d’écoute, et une utilisation judicieuse des instances comme le conseil pédagogique.

Pour un établissement scolaire équitable, Maryse Adam-Maillet et Aziz Jellab, Berger Levrault, 253 pages, 35 euros