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Julie Le Gall : « Réaffirmer le rôle majeur de l’éducation pour construire des sociétés plus inclusives »

Julie Le Gall est enseignante-chercheuse en géographie à l’Ecole normale supérieure de Lyon, associée à l’Institut Français de l’éducation

Vous êtes l’initiatrice du projet «  Marguerite  ». En quoi consiste-t-il ?
C’est à la fois un projet universitaire de recherche-action et un projet pédagogique. Au départ, avec ma collègue Camille Hochedez, enseignante-chercheure à l’université de Poitiers, nous réfléchissions aux moyens de maintenir une agriculture de proximité et de contribuer à la justice alimentaire, c’est-à-dire à un mouvement pour rendre plus équitable la façon dont la nourriture est produite, transportée, commercialisée, consommée. C’est en explorant l’idée de sensibiliser la population sur ces thèmes que nous sommes arrivées sur le terrain scolaire, dans la classe de Myriam Laval, agrégée de géographie au collège Elsa-Triolet, à Vénissieux. Nous avons décidé d’étudier les représentations des élèves sur l’agriculture et l’alimentation, au cœur du programme de 5e d’éducation au développement durable (EDD). Nous voulions voir si faire connaître l’agriculture pouvait avoir des effets sur les liens ville-campagne et, dès la première année, nous nous sommes rendu compte que nous pouvions aller beaucoup plus loin. Marguerite était l’acronyme d’un projet de recherche, le nom est devenu celui du volet pédagogique de nos travaux et du réseau associé. Nous avons créé des séances dans plusieurs disciplines en accord avec les programmes scolaires et de façon à ouvrir les élèves sur leur collège et sur leur territoire de proximité.

Sensibiliser les élèves à l’agriculture, à l’alimentation, au développement durable... Ces objectifs sont parfois décriés comme une surcharge dans les missions de l’école. Comprenez-vous ce type de réticences ?
Je les comprends d’autant mieux que je vois de près le travail des enseignants, qui ne comptent ni leur énergie ni leur temps. J’ai moi-même une posture critique par rapport au concept de développement durable, qui est un peu daté et a donné lieu à beaucoup de malentendus. Nos partenaires enseignants et nos étudiants éprouvaient également des réserves envers l’EDD telle qu’ils l’avaient connue. Un des points les plus saillants, lorsque nous faisons le bilan avec les enseignants, est qu’en redonnant du sens à ce concept, en travaillant en interdisciplinarité et dans des actions concrètes, élaborées avec les élèves eux-mêmes, le projet a aussi redonné du sens à leur mission. C’est une réaffirmation du rôle majeur de l’éducation pour la construction de sociétés plus inclusives et plus justes et, de ce point de vue, ce n’est pas une surcharge mais une réponse aux interrogations sur ce que signifie transmettre, sur comment transmettre à l’heure où règne l’incertitude sur nos liens avec l’environnement et sur nos liens entre humains. L’agriculture et l’alimentation sont des langages communs et des pratiques qu’on partage tous quel que soit l’endroit où l’on vit dans le monde et qui nous permettent de réfléchir ensemble à ce que « faire société » veut dire.

Le projet Marguerite a été lancé en 2013. Les ministères de l’éducation et de l’agriculture ont, depuis, changé de titulaires et d’orientations. Cela affecte-t-il votre action ?
Le soutien officiel aux agricultures de proximité et aux pratiques de consommation plus saines est toujours présent. C’est plutôt dans la communauté universitaire que nous avons senti des réticences, certains considérant de haut le fait de travailler avec le secondaire. Le 7 mai, nous allons tenir à l’Ecole normale supérieure de Lyon notre 2e « congrès Marguerite » qui réunira plus de 400 élèves participant cette année au projet. Aujourd’hui, nous comptons 13 établissements impliqués en France : 11 dans l’académie de Lyon et 2 en région parisienne, presque tous en REP +. La seule contrainte que nous posons est d’amener les élèves à une pensée de la complexité et de les éveiller à l’esprit critique. C’est pourquoi nous faisons toujours en sorte de réunir quatre thèmes  : la production, la commercialisation, la nutrition-santé et la solidarité alimentaire. Du moment que ces dimensions sont travaillées et que les classes sont curieuses de rencontres avec des professionnels, des partenaires -dans l’agriculture, la restauration, l’hôtellerie, le traitement des déchets, la santé...-, tout enseignant peut participer au projet, aussi bien sur une heure que sur toute l’année.