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Philippe Meirieu  : « L’activité pédagogique est irréductible à un ensemble de techniques »

Philippe Meirieu, professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Lyon-II, Philippe Meirieu vient de publier « La Riposte » (Autrement, 160 pages, 19 €)

Dans votre livre «  La Riposte » -un titre aux accents guerriers-, vous multipliez les cibles. A commencer par le ministre de l’éducation que vous traitez ironiquement d’« homme providentiel ». Seriez-vous contrarié par sa capacité à susciter autour de lui un courant d’approbations qui transcende les clivages habituels  ?
Le mot « riposte » signifie qu’à mes yeux il est temps de quitter le domaine de la seule critique pour affirmer la possibilité d’une alternative. Face à une politique éducative qui m’apparaît comme un « pragmatisme dogmatique », il me semble important d’affirmer qu’une autre voie est possible, et même nécessaire. Quant au ministre, ce n’est évidemment pas sa personne qui est en jeu, mais sa politique  : une politique qui suscite l’adhésion des nostalgiques des «  bonnes vieilles méthodes  » comme des thuriféraires de l’intelligence artificielle, des partisans du « retour de l’autorité » comme ceux du « pilotage par les résultats » et du « management participatif ».
Certes, on pourrait n’y voir qu’une forme particulièrement élaborée du « en même temps » macronien... mais j’y vois plutôt l’expression d’une stratégie politicienne visant à donner satisfaction simultanément aux aspirations multiples d’une société sans véritable projet éducatif pour sa jeunesse. Le danger, c’est que ces décisions successives, qui ne sont unifiées par aucune orientation affirmée et débattue démocratiquement, obéissent, in fine, à la logique de la plus forte pente de nos sociétés libérales  : l’hégémonie de l’individualisme et de l’entre-soi, le caporalisme pour rassurer les parents et la concurrence pour garantir une « efficacité » éducative désormais réduite aux résultats quantitatifs de tests standardisés.

Vous vous en prenez, aussi, aux tenants des écoles alternatives -que l’on s’attendrait plutôt à vous voir soutenir- et même au célèbre conférencier Ken Robinson, détenteur du record mondial de vues sur YouTube sur un sujet éducatif avec sa condamnation d’une école qui « tue la créativité »...
J’ai été très surpris, ces dernières années, de voir se développer une idéologie éducative alliant un spontanéisme naïf, la suspicion vis-à-vis de toute forme de contrainte, l’accusation de « formatage » de la jeunesse par l’école et un engouement pour les initiatives familiales présentées comme seules capables de contrecarrer le Moloch que serait devenue l’école publique... J’ai été encore plus surpris de voir que ce courant, qui surfe sur le succès du « développement personnel », laissait indifférents les habituels pourfendeurs de la pédagogie qui continuaient, en revanche, à s’acharner sur ceux qui travaillent sur l’articulation entre la transmission et l’émancipation, la recherche des contraintes génératrices de liberté, la différenciation pédagogique dans le cadre de collectifs structurés et solidaires, etc. Il me semble aujourd’hui que ceux que j’appelle les « hyper-pédagos » -et dont Ken Robinson me paraît être un excellent exemple- ne sont pas si éloignés que cela des traditionnels anti-pédagos  : les uns et les autres participent au discrédit international de l’école publique et à la promotion d’écoles de «  l’entre-soi  ».

Alors que les plus éminents représentants des neurosciences affirment qu’elles vont enfin permettre de fonder l’éducation sur des « données probantes », vous contestez radicalement cette vision. La pédagogie devrait-elle être contre la science  ?
La pédagogie a besoin de la recherche scientifique et je le montre à travers de nombreux exemples. Elle a aussi besoin d’institutions, de méthodes et d’outils. Mais il lui faut une troisième dimension, celle des finalités  : quel humain veut-on former, pour quel avenir  ? Or, la science ne peut jamais répondre à ces questions  ! De plus, l’activité pédagogique est une relation entre des humains singuliers  ; elle est irréductible -fort heureusement- à un ensemble de techniques, aussi sophistiquées soient-elles. Bref, si la recherche en éducation peut et doit être scientifique, les pratiques éducatives ne peuvent pas l’être - au risque de faire l’impasse sur l’intentionnalité du sujet et de réduire l’enseignant à un statut d’exécutant - et ne doivent pas l’être - au risque de confondre l’éducation et le dressage.