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Rémi Boyer : « Il faudrait créer de vraies cellules de mobilité professionnelle pour les enseignants »

La mobilité professionnelle des enseignants fait l’objet de nombreuses discussions entre la réforme de la fonction publique et la réflexion sur l’évolution du métier d’enseignant... Le dispositif de seconde carrière existe pourtant déjà depuis 2003 pour favoriser cette mobilité. Quel bilan en faites-vous ?
Le dispositif seconde carrière a été une manière, par la loi sur les retraites de 2003, de faire accepter aux enseignants le principe de 40 années de cotisation au lieu de 37,5. Or, si celle-ci a été mise en place rapidement, la seconde carrière peine. L’an dernier, sur les cinquante postes mis à disposition par d’autres administrations, seulement cinq ont été pourvus par des enseignants. Cette année, une quarantaine de postes sont offerts... Au regard des 300 000 enseignants potentiellement concernés par le dispositif [ayant plus de 15 ans d’ancienneté], c’est peu.

Comment expliquez-vous cet échec ?
Je ne parlerais pas d’échec mais d’une méconnaissance aujourd’hui de la part des autres structures, publiques et aussi privées, de ce qu’est réellement le métier d’enseignant. La raison est simple, c’est que le ministère de l’éducation nationale ne dispose d’aucun référentiel détaillé du métier de professeur. Tant que le ministère ne disposera pas d’un tel outil, les compétences des enseignants continueront à souffrir d’un manque de visibilité vis-à-vis de celles des autres fonctionnaires. De fait, pour les autres secteurs publics, l’enseignant ne sait qu’enseigner, point. Tout ce qu’il réalise à côté - le développement de projets pédagogiques, et donc l’animation d’une équipe, la gestion de conflits, sa réactivité, sa créativité, son esprit de synthèse ou encore sa qualité rédactionnelle et d’écoute - constitue autant de savoir-faire et de savoir-être totalement ignorés. L’idée de notre association [Aidoprofs] est ainsi de montrer que l’enseignant a des compétences transférables et de lui indiquer où les enseignants réussissent : l’édition, la documentation, l’animation, la communication, la direction de structures ou encore la création d’entreprise. Depuis notre création en juillet 2006, nous avons accueilli à distance près de 750 professeurs, réalisé plus de 300 pré-bilans de carrière, accompagné 30 projets, et 13 professeurs ont réussi à ce jour la mobilité souhaitée. De son côté, la MISECA (mission seconde carrière) du ministère compte moins de réussites, alors que vingt-six académies sont mobilisées...

Est-ce dû à un défaut de moyens ?
Effectivement, en 2008, le financement du dispositif seconde carrière manque, et ne représente qu’un demi-poste par académie. Clairement, ce dispositif ne constitue pas une priorité. Cela tient aussi à la méthode suivie par le ministère : les reconversions sont gérées aujourd’hui par les cellules de ressources humaines des rectorats, composées uniquement d’administratifs alors que des professeurs expérimentés seraient mieux à même de cerner les compétences de leurs collègues. En outre, ces services gèrent avant tout la difficulté et l’aide au retour en classe du professeur. Les enseignants qui s’adressent à eux ont donc l’impression d’avoir failli à leur mission, de « déranger ». Leur projet de mobilité est accueilli comme si c’était la dernière solution à prendre, après le congé maladie ou l’occupation thérapeutique. Il faudrait donc créer des cellules de mobilité professionnelle distinctes qui soient de véritables dispositifs d’anticipation et d’accompagnement au projet, quel qu’il soit. Car le public des élèves a changé et les enseignants de la nouvelle génération aussi : être professeur n’est plus aujourd’hui le métier d’une vie.

Le projet de loi sur la mobilité et les parcours professionnels dans la fonction publique (voir La Lettre n° 592) peut-il faire évoluer la situation ? Il s’agit d’un texte important, car il va véritablement déverrouiller la mobilité de carrière entre les trois fonctions publiques et permettre ainsi d’aller « voir ailleurs ». La création d’un pécule de départ, vécue par les syndicats comme une cassure du statut, est intéressante pour quelqu’un qui a enseigné longtemps ou pense s’être trompé de voie. Percevoir l’équivalent d’un an de salaire peut le décider à se lancer dans la création de son entreprise. Cette mesure ouvre de nouvelles perspectives, mais elle doit s’appliquer sur la base du volontariat. Le droit à l’intégration des détachés dans les quatre ans sur leur lieu de détachement est aussi très important. Cela multiplierait les opportunités de secondes carrières. Reste à savoir si l’Etat en aura les moyens. Enfin, le droit à un préavis de trois mois, contre lequel l’administration ne pourra plus s’opposer à la mobilité demandée par un agent, pourrait changer la donne. A un détail près : il exclut le cas « des nécessités de service » qui pourrait écarter les enseignants du dispositif, en raison du carcan que constitue le calendrier scolaire, puisque l’administration les empêche - en général - de quitter leurs élèves en cours d’année.