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Rudy Reichstadt : « Il faut accorder toute sa place à la question centrale de l’éducation aux médias »

Rudy Reichstadt est directeur du site Conspiracy Watch, membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès

L’enquête sur le complotisme réalisée par l’IFOP pour la Fondation Jean Jaurès et Conspiracy Watch a donné des résultats très alarmants, particulièrement en ce qui concerne la jeunesse (voir notre article sur le sondage). Avez-vous été surpris par le flot de réactions mettant en cause la validité de ce sondage ?
Non, c’est l’inverse qui aurait été surprenant. Une enquête d’opinion avec un tel retentissement suscite toujours des critiques. Sur un sujet aussi clivant que le complotisme, c’est encore plus vrai. La plupart de nos détracteurs n’ont visiblement pas pris connaissance de la note qui accompagnait les 95 pages de l’enquête dans laquelle nos choix méthodologiques étaient explicités. Chacun est à même de s’emparer de ces résultats pour approfondir les enseignements qu’il convient d’en tirer et vérifier que les questions ont été posées de la manière la plus « candide » possible. Certaines critiques s’apparentent à un déni de réalité : on préfère s’enfoncer la tête dans le sable. D’autres relèvent du procès d’intention, prétendant que nous aurions « calibré » l’étude pour stigmatiser les jeunes et les courants dits « populistes ». La vérité est que nous ne savions pas ce que nous allions trouver. D’autres critiques, relevant -c’est assez ironique- du complotisme, nous ont accusés d’être le maillon d’une opération fomentée depuis l’Elysée destinée à justifier l’idée d’une loi contre les « fake news » en campagne électorale, comme annoncé début janvier par Emmanuel Macron. A ce sujet, je précise d’ailleurs que je ne pense pas qu’on puisse lutter contre le complotisme par la loi. Ce serait la manière la plus paresseuse et sans doute la plus contre-productive. La loi peut certes constituer un recours, notamment pour tout ce qui relève de l’incitation à la haine, mais c’est là un autre sujet. Quant à notre motivation, ce sondage est un projet qui date de 2016, abandonné faute de cofinancements suffisants puis réactivé à l’automne dernier dans la perspective des commémorations des attentats de janvier 2015.

La lutte contre le complotisme est parfois dénigrée comme une entreprise orwellienne apparentée à un « ministère de la vérité ». Que répondez-vous ?
Personne ne plaide l’instauration d’une quelconque « vérité officielle ». Cela étant, les théories du complot sont des croyances qui, dans l’histoire, ont eu à de multiples reprises des conséquences funestes et peuvent encore en avoir aujourd’hui. Voyez, par exemple, dans les résultats du sondage, les réponses enregistrées sur les vaccins ou sur la fiabilité des élections, qui montrent à quel point la confiance dans les institutions démocratiques peut être sapée par la diffusion de contenus complotistes dans l’opinion. Une thèse fréquente consiste à voir le complotisme comme le premier pas d’une prise de conscience émancipatrice des dominés. J’estime au contraire que c’est une fausse route, qui peut parfois conduire au pire.

Les réponses apportées jusqu’ici par l’éducation nationale vous semblent-elles à la hauteur ? Et y participez-vous encore ? La prise de conscience a vraiment eu lieu en janvier 2015. L’éducation nationale, pilotée par Najat Vallaud-Belkacem, avait consacré une journée d’étude à ce sujet en février 2016, puis un groupe de travail. Elle avait aussi proposé qu’un média (journal, blog ou radio) soit créé dans chaque établissement secondaire, pour que les élèves puissent notamment comprendre comment s’élabore une information, comment elle doit être recoupée, vérifiée, mais aussi pour les mettre eux-mêmes en situation d’être critiqués. Il faut espérer que cette amorce de mobilisation sera poursuivie à l’avenir, en accordant toute sa place à la question centrale de l’éducation aux médias. Et sans doute celle-ci n’est-elle qu’une partie de la réponse. Je crois qu’une maîtrise solide des méthodes propres à chaque discipline, donc de la manière dont les savoirs sont construits, est aussi l’un des meilleurs antidotes au complotisme. Comme d’autres spécialistes, je suis intervenu en ESPE, dans des conférences organisées par Canopé ou auprès de groupes de professeurs. Conspiracy Watch est également en contact avec le Clémi. Mais cela ne remplacera pas une action coordonnée au niveau de l’éducation nationale.