| Oublié ?

La Lettre

Le point avec...

Sébastien Ledoux : « Dans le monde scolaire, janvier et novembre 2015 ont été vécus de manière contrastée »

Sébastien Ledoux, historien, a publié en 2016 « Le Devoir de mémoire, une formule et son histoire » (CNRS éditions)

Vous menez une recherche sur le monde scolaire après les attentats de 2015. Pouvez-vous nous présenter ce travail ?
Ce projet s’appelle « Mémoires et mises en récit des attentats de 2015 dans le monde scolaire ». Il se situe dans le cadre plus général d’un important programme transdisciplinaire de recherche porté par l’Inserm et le CNRS dénommé « 13 novembre » et consistant à interroger régulièrement, sur dix ans, un millier de personnes de divers milieux sur leurs souvenirs des attentats. Mon enquête, qui englobe janvier et novembre, est d’une échelle beaucoup plus modeste et porte uniquement sur le monde scolaire. Elle repose sur des entretiens approfondis avec des acteurs du système scolaire et sur des questionnaires destinés à des élèves de collège et de lycée, pour l’instant seulement en région parisienne. Ce travail est prévu pour durer deux ans, et j’en suis actuellement à mi-parcours. Alors que, dès le soir du 8 janvier, les controverses ont jailli autour de la minute de silence, avec une prolifération de discours accusant l’institution d’avoir failli dans la transmission des valeurs de la République, il m’est apparu nécessaire de revenir au terrain, en prêtant attention à la très grande variété des situations locales. J’interroge aussi les acteurs adultes dans leur diversité : cela va du cabinet ministériel de l’époque, y compris la ministre elle-même, aux enseignants des premier et second degrés, en passant par des chefs d’établissement, des conseillers principaux d’éducation, des documentalistes, des infirmiers, etc.

Quels sont vos premiers constats ?
C’est d’abord celui de l’extrême diversité des réactions. Certains enseignants préparent des documents dès l’après-midi du mercredi 7 janvier 2015, d’autres sont encore trop dans l’émotion pour le faire. Certains, le lendemain, consacrent deux journées entières à ce qui s’est passé et débattent avec les élèves de la liberté d’expression, d’autres font juste observer la minute de silence... Mais au-delà de cette diversité, le point saillant, dès janvier, est la rapidité de réaction des acteurs du système scolaire, que ce soit au niveau ministériel ou sur le terrain. Il n’y a eu aucun flottement, même si chacun était conscient que l’on irait, notamment avec la minute de silence décidée par l’Elysée, au devant de problèmes dans certains établissements. Et en novembre, la réaction des dirigeants de l’institution scolaire témoignait déjà d’une sorte de professionnalisation face à ce type d’événement. Une autre ligne de force est la spécificité du monde scolaire face aux attentats, avec un fort contraste entre « janvier » et « novembre ». En janvier, l’événement cristallise, dans certains établissements, des clivages et des tensions que les responsables éducatifs vivent parfois d’autant plus mal qu’ils se sentent eux-mêmes personnellement touchés et que la société manifeste une impressionnante unité. En novembre, l’unanimité politique s’est estompée, il n’y a plus de grands rassemblements, mais l’émotion est très largement partagée dans les établissements, notamment là où avait été constaté un dissensus. Dans certains quartiers populaires, on assiste même à un renversement total. Les élèves ressentent une forte proximité avec les victimes : celles du Bataclan, des terrasses et de Saint-Denis. Le fait que le public du Stade de France puisse être visé a eu un impact très important. Plus généralement, les récits recueillis sur cette soirée renvoient, qu’il s’agisse des adultes ou des élèves, à une expérience du commun : s’informer du sort des proches. Novembre, dans le monde scolaire, répond en quelque sorte à janvier.

Continue-t-on à enseigner comme avant ?
Pour autant que je puisse en juger à ce stade de l’enquête, il ne s’est pas produit de transformation sensible des pratiques pédagogiques ni des relations entre les collègues et avec les élèves. Même si beaucoup d’enseignants se montrent très sensibles aux questions de laïcité et de liberté d’expression, l’ordinaire de la classe a repris ses droits. On a cependant assisté, sur la laïcité, à une réelle mobilisation de l’institution, qui était déjà en gestation auparavant mais que les événements ont amplifiée. Mais la plus grande nouveauté, dans les pratiques scolaires, est l’attention portée désormais aux enjeux de sécurité des établissements.