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S’appuyer sur les recherches, oui mais sur lesquelles ? 

Les problématiques éducatives touchent aussi bien à l’histoire qu’à la philosophie, la sociologie, l’économie, la psychologie, la pédagogie... De ce fait, la recherche en éducation se conjugue au pluriel extrême et « s’appuyer sur la science » reste une gageure pour tous les acteurs du système


L’étude des faits éducatifs a débouché sur ce qu’on appelle la « recherche en éducation », caractérisée par une grande diversité des approches. Cette année est celle du cinquantenaire d’une de ces approches : celle des sciences de l’éducation, inaugurées en 1967 à l’université de Caen par un professeur de psychologie, Gaston Mialaret (disparu en 2016), qui occupa la première chaire portant ce nom.
Sur son impulsion, les sciences de l’éducation seront reconnues à partir de 1969, devenant la 70e section de l’université. Du 20 au 22 septembre, à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, se tiendra un colloque dont l’intitulé est « Mêlées et démêlés, 50 ans de recherches en sciences de l’éducation ».
On ne saurait mieux dire au sujet d’un domaine où la mêlée est permanente et les démêlés sans fin, comme l’illustrent les récentes controverses sur l’enseignement des « fondamentaux » ou la taille des classes. Les chercheurs de la 70e section sont eux-mêmes très diversement répartis entre disciplines dites contributives : certains sont principalement psychologues, sociologues, économistes, historiens, et autres. Mais cette fragmentation se retrouve aussi à l’extérieur où des chercheurs préférant appartenir à leur seule discipline, la sociologie par exemple, ont néanmoins l’éducation pour objet de travail. Cette pluralité détermine un paysage complexe dans lequel observateurs et acteurs du système éducatif ont du mal à se repérer. Chacun cherche sa boussole, mais ce qui s’offre est un champ de boussoles...
Cette difficulté est aggravée par le fait que les recherches en éducation, en plus de leurs débats internes, sont confrontées à des critiques parfois très virulentes, leur déniant toute validité. C’est d’ailleurs en partie pour s’en protéger que prévalent de plus en plus des travaux s’appuyant sur des mesures qui « font scientifique », même lorsqu’elles portent sur des aspects particulièrement rétifs à toute mise en chiffres. Un autre clivage encore sépare les chercheurs qui contribuent au débat public et ceux qui préfèrent se garder de toute tentation à prescrire.
S’appuyer sur la recherche se résume souvent, dans tous les camps du débat éducatif, à choisir « ses » chercheurs en fonction d’affinités intellectuelles et/ou politiques fort peu scientifiques. Cette confusion est encouragée par une forte tendance à l’entre-soi, faisant que certains courants de la recherche ne sont littéralement jamais confrontés les uns aux autres.
Pourtant, la recherche « doit pouvoir s’appuyer sur l’ensemble des disciplines » - y compris émergentes comme les sciences cognitives, les sciences de l’information et de la communication et leurs applications numériques. C’est notamment ce qu’affirme le rapport « Vers une société apprenante », rendu en mars par le biologiste François Taddei qui prône une « alliance de recherche » au niveau national. Preuve que le sujet est sensible et actuel, un autre rapport, remis en avril par deux organismes universitaires, Athena (l’Alliance thématique nationale des sciences humaines et sociales) et Allistene (l’Alliance des sciences et technologies du numérique), ayant planché sur une « stratégie globale » de recherche sur l’éducation, plaide notamment pour la création d’un « milieu de rencontres » entre les acteurs de la recherche, des politiques publiques et de l’enseignement. Il y a seize ans, en 2001, l’historien Antoine Prost, mandaté par Jack Lang, avait déjà proposé un « programme stratégique de recherche en éducation ». Le besoin s’en fait toujours sentir. L.C.