François Taddei est généticien, fondateur et directeur du Centre de recherches interdiscplinaires (CRI)
Vous êtes de ceux qui, dans le débat éducatif, portent un discours enthousiaste sur le thème de l’innovation. Avez-vous conscience du fait que l’ode à l’innovation peut aussi être anxiogène ?
Qu’on le souhaite ou pas, le changement est là. La question est : Comment s’y adapter ? Cela exige un effort, mais nous n’avons pas la possibilité de décréter le « non-changement ». En revanche, nous pouvons influer sur les modalités du changement et faire en sorte qu’elles nous correspondent. A nous d’en être des acteurs et d’avoir un regard critique, de savoir aussi quelles sont les valeurs fondatrices que nous voulons préserver. Sommes-nous satisfaits du système éducatif tel qu’il est ? Accepte-t-on qu’il y ait autant d’inégalités ? Que toujours plus d’enfants, pour différentes raisons, restent en marge du système ? Une chose est certaine : tout système qui ne sait pas évoluer dans un monde qui change devient obsolète. Si l’on refuse globalement les innovations, elles nous seront imposées.
Le discours de l’innovation insiste sur l’accélération. Plutôt que de courir après un changement qui s’emballe, l’école ne devrait-elle pas être le lieu de la décélération, où l’on apprend à réfléchir posément ?
C’est une nécessité. Apprendre à l’heure du numérique, ce n’est pas simplement maîtriser des techniques ou s’y conformer. C’est apprendre à s’interroger sur la transition que nous sommes en train de vivre. Eventuellement, c’est apprendre à éteindre son téléphone. C’est aussi s’interroger sur les technologies de rupture qui existent déjà ou sont en gestation, je pense notamment à ce qui touche au génome humain. Nous avons besoin de questionnements éthiques et, effectivement, l’école peut être un très bon endroit pour cela.
La mutation est omniprésente, atteint tous les secteur d’activité et tous les systèmes, mais change-t-elle fondamentalement les modalités d’un bon enseignement ? La Silicon Valley a-t-elle rendu Socrate obsolète ?
La Silicon Valley rend Socrate plus nécessaire que jamais. Nous avons besoin du questionnement et de la maïeutique. Parmi les formes de connaissance dont parlaient les Grecs anciens, il y a l’épistémê ou la connaissance du monde, la technê ou les façons d’agir sur le monde, qui a donné la technologie, mais aussi une troisième, trop souvent oubliée, qui est la phronèsis ou l’éthique de l’action. Plus nos capacités d’agir sont puissantes, plus leurs effets sont rapides, et plus il nous faut nous interroger sur leur portée. Cette interrogation se pose aujourd’hui à court terme et à long terme, à l’échelle locale et globale. Aristote n’était pas confronté à la nécessité de penser l’évolution du climat à l’échelle de la planète. Face aux changements actuels, je ne suis ni pessimiste ni optimiste, je suis pour le méliorisme. C’est ce qui consiste, indépendamment de la tendance générale, à s’impliquer pour que les changements soient aussi positifs que possible.
L’hymne à l’innovation occulte habituellement les enjeux politiques, alors que l’éducation dans toutes ses variantes est déterminée par des valeurs. N’y a-t-il pas matière à méfiance ? L’enjeu de l’innovation est effectivement politique. On peut même parler de politique de l’innovation. Doit-elle être pilotée par le public ou par le privé ? Par la Silicon Valley ou par l’Europe ? Doit-elle passer par des logiciels fermés ou libres ? Doit-elle venir d’en haut ou du terrain ? On voit bien qu’il y a différentes logiques. Il faut aussi se poser la question du financement de l’innovation. Si sa seule source est le capital-risque californien, on ne sera pas dans la même logique qu’avec des financements publics.
Certains - qui sont loin d’être marginaux dans le monde éducatif - voient dans l’innovation une stratégie de démantèlement du service public.
Face à un monde qui change, si les seules innovations viennent du privé, alors effectivement le système public a du souci à se faire. Mais rien ne l’empêche de s’adapter et d’innover à sa manière, selon ses valeurs et avec ses acteurs.
Focus Evaluation des personnels : il était une fois une réforme tranquille
Le point avec... François Taddei : « La Silicon Valley rend Socrate plus nécessaire que jamais »
Politique éducative Pour la ministre, la refondation est désormais « une réalité »
Politique éducative Pour Najat Vallaud-Belkacem, la droite propose une « école au rabais »
Syndicats Le SNES-FSU dénonce le « gâchis »
Syndicats Le SE-UNSA compte sur « l’appropriation » de la réforme
Les publications Quand tout est désaccord, comment concevoir une réforme ?
Les chiffres 52 000 élèves allophones scolarisés en France en 2014-2015