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Najat Vallaud-Belkacem : « Il y a des mandats plus difficiles à conduire que d’autres »

Najat Vallaud-Belkacem est ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche depuis le 12 août 2014

A part Benoît Hamon, aucun candidat à la présidentielle n’a défendu votre bilan ni celui de la « refondation » en général. En concevez-vous de l’amertume ?
J’en éprouve surtout une frustration. Les questions éducatives, ces cinq dernières années, ont été très présentes dans un débat public souvent polémique, cela pouvait laisser penser que les candidats auraient de nombreuses contre-propositions à présenter. Pourtant, ces questions ont été quasiment absentes de la campagne. Le mot « abroger » apparaît ici ou là, mais je n’ai pas vu de grande réflexion sur le système éducatif. Du coup, on ne part pas sur de bonnes bases. Le FN n’a aucune ambition éducative. Emmanuel Macron est plus constructif, mais laisse entendre que les quinquennats de 2007 et de 2012 ont été du même acabit. Le quinquennat précédent avait fait tellement de mal que nous avons, les premières années, versé de l’eau sur un sol desséché. Nous avions beau récréer des postes, ce n’était jamais suffisant ni assez visible. La rentrée 2017 donnera à voir l’étendue des améliorations que nous avons apportées. Il y a là une leçon politique à retenir : quand on passe après 80 000 suppressions de postes et qu’on annonce 60 000 créations, il faut prévenir - et ce, dès la campagne présidentielle - qu’on les mettra d’abord sur la formation et dans les territoires les plus en difficulté.

Pensez-vous personnellement avoir commis des erreurs ?
Qui n’en fait pas ? J’aurais voulu parfois être plus souple, mais c’est ambivalent, car si vous cédez devant la première opposition, cela compromet aussi votre capacité à conduire les projets suivants. J’étais engagée par un projet ambitieux et inscrit dans la loi, la refondation, auquel j’ai totalement adhéré. J’ai évidemment certains regrets. En arrivant au ministère en août 2014, j’aurais voulu commencer par des mesures fortes sur la revalorisation de la condition enseignante, mais ce n’est qu’à partir de 2016 que les budgets nous ont permis de l’engager. Il faut aussi compter avec les paradoxes du système. Dès mon arrivée, j’ai engagé la réforme de l’éducation prioritaire. L’ensemble des acteurs admettait la nécessité d’en revoir la carte. Mais à peine y avions-nous touché que l’on ne donnait plus la parole qu’aux détracteurs ! Quand j’en suis venue à la réforme du collège, des procès d’intention insensés ont couvert la voix de professeurs qui pouvaient avoir de compréhensibles inquiétudes. Avec du recul, je me dis que j’aurais dû faire abstraction des détracteurs outranciers pour mieux entendre les inquiétudes légitimes. Non que la concertation n’ait pas eu lieu, elle a même été longue, mais publier le décret de façon abrupte fut une erreur. Je suis pour qu’on suive la mise en œuvre de la réforme de près, qu’on l’améliore, par exemple, sur l’accompagnement personnalisé, où certains professeurs estiment ne pas avoir les heures suffisantes.

La défense des langues anciennes a été un catalyseur de l’opposition à cette réforme. Fallait-il offrir ce symbole à vos adversaires ?
Ce sujet a en partie masqué l’essentiel de la réforme : la plus grande part d’autonomie pédagogique laissée aux équipes, l’interdisciplinarité, la 2e langue vivante en 5e. Une question n’est jamais abordée : c’est la difficulté à pourvoir les postes de professeurs de lettres classiques que l’on ouvre. Et pour cause : notre système ne créait pas le vivier nécessaire. Avant la réforme, 18% des collégiens suivaient un enseignement de langues anciennes ; seuls 4% le poursuivaient au lycée. Voilà comment dans les faits on faisait mourir à petit feu une discipline. Là aussi, si c’était à refaire, j’ignorerais les horreurs quotidiennes nous comparant à Daech assassinant la civilisation à Palmyre. Et j’aurais en revanche avec les professeurs de lettres classiques, qui se battent pour attirer des élèves notamment en éducation prioritaire, une discussion sur ce qui sert le mieux l’avenir de leur discipline : continuer comme avant ou tenter de créer un vivier plus important ? C’est ce que nous avons fait avec l’enseignement « langues et cultures de l’Antiquité » qui a vocation à intéresser beaucoup plus d’élèves et à les mener vers l’enseignement de complément latin-grec. Il faudra quelques années pour juger les effets de ce choix.