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Séverine Kakpo : « Ce sont les parents les moins diplômés qui consacrent le plus de temps aux devoirs »

Séverine Kakpo est auteure de « Les Devoirs à la maison, mobilisation et désorientation des familles populaires », PUF, 224 p., 21 euros.

A l’heure où le ministère de l’éducation nationale cherche un scénario pour supprimer les devoirs à la maison, vous publiez une enquête sur la mobilisation des familles populaires autour de cet enjeu. Des familles qui « en redemandent », expliquez-vous, loin du cliché sur la « démission parentale »...
J’ai enquêté auprès d’une vingtaine de familles de la périphérie parisienne dont les enfants sont scolarisés à la charnière de l’école primaire et du collège. Sur le terrain, on voit bien qu’elles ont foi en l’utilité des devoirs, en dépit des tensions que ceux-ci peuvent générer, à tel point qu’elles sont elles-mêmes parfois prescriptrices d’exercices, de leçons « en plus ». Ces familles n’ignorent pas qu’une sortie du système sans qualification est le pire des scénarios. D’où leur attachement viscéral aux devoirs, envisagés comme consubstantiels à la scolarisation.

Faire faire les devoirs sous la conduite des professeurs : c’est ce que souhaite établir le ministre Vincent Peillon. Etablir ou rétablir ?
On renoue avec une tradition scolaire. Durant des siècles, on n’a pas pensé qu’une phase aussi importante du processus d’apprentissage pouvait revenir aux parents. Jusqu’aux années 1960, le travail personnel des élèves était placé au cœur du système éducatif. Dans le secondaire, il était réalisé à l’étude, avec l’aide du répétiteur puis du maître d’étude. En primaire, le maître d’école en était le seul garant. Le paradoxe, c’est qu’on a mis fin à cet encadrement au moment même où il semble, rétrospectivement, le plus légitime : il aurait sans doute facilité l’intégration des élèves issus de la « massification » scolaire.

Deux heures de devoirs par semaine encadrées par les enseignants : c’est l’estimation des besoins faite par le ministère, la « durée » en cours de négociation avec les syndicats. Est-ce, selon vous, suffisant ?
C’est très en-deçà de ce que fournissent les parents. Jusqu’à l’entrée en 6e, on sait par l’Insee que la proportion des mères qui aident leurs enfants est considérable (de l’ordre de 95%), et que cette proportion ne varie pas suivant le milieu social. Ce sont même les parents les moins diplômés qui consacrent le plus de temps aux devoirs. En primaire, la mobilisation parentale varie, selon la classe, de douze à seize heures par mois. L’estimation du ministère n’est pas de nature à rassurer quant à la capacité de l’institution à se réapproprier ce temps de vie extrascolaire.

La pratique des devoirs, officiellement interdite depuis 1956, perdure. Son efficacité a-t-elle été démontrée ?
Je ne connais pas de travaux démontrant l’efficacité ou l’inefficacité des devoirs. Les enseignants qui continuent à en donner en dépit de l’interdiction - portant, rappelons-le, uniquement sur les devoirs écrits en primaire - mettent en avant deux raisons : des programmes de plus en plus exigeants et des attentes parentales fortes. On sait qu’il existe des devoirs plus utiles que d’autres. D’un côté, il y a ce que j’appelle une « boucle vertueuse », qui exporte vers l’étude ou la maison des devoirs renvoyant à des enjeux d’apprentissage que les enfants se sont suffisamment appropriés en classe pour travailler seuls. A l’opposé, il y a une « boucle hachée », exportant des notions qui n’ont pas été acquises en classe et qui contraignent les personnes encadrant les élèves à s’engager dans des démarches difficiles.

« Pour » ou « contre » les devoirs : pourquoi ce débat récurrent ?
Le débat est mal posé. Politiques, enseignants, parents et chercheurs s’accordent à dire que tout processus d’apprentissage doit passer par une phase de travail personnel de l’élève, permettant la consolidation des notions abordées en classe. La vraie question est : où ce travail doit-il être fait ? On sait qu’en dépit de leur mobilisation, au-delà du primaire, les parents les moins diplômés « décrochent », et les clivages sociaux se creusent. Mon avis de citoyenne, c’est que l’école doit renouer avec l’idée d’un encadrement du travail personnel. Mais la « réinternalisation » des devoirs n’est pas, en soi, un gage d’efficacité. Cette réforme n’a de sens qu’articulée à une réflexion sur les pratiques pédagogiques et sur la formation des enseignants.