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Alain Bouvier : « Il y a plusieurs maillons faibles. Le collège l’est tout autant que le primaire »

Alain Bouvier est ancien recteur, ancien directeur d’IUFM, membre du Haut conseil de l’éducation (HCE).

Vous êtes rédacteur en chef de la Revue internationale de Sèvres, publiée par le Centre international d’études pédagogiques (CIEP). Quelles sont les particularités et l’utilité de cette publication ?
C’est d’abord, au rythme de trois parutions par an, la seule revue internationale francophone sur l’éducation dont 90% des articles sont écrits par des auteurs étrangers. Nous avons un réseau d’environ 600 correspondants dans une soixantaine de pays. Ce n’est pas une revue académique, au sens où les chercheurs l’entendent, mais elle est bien placée dans les classements internationaux. Une autre particularité est qu’elle s’adresse à la fois aux décideurs, aux chercheurs et aux formateurs. Chaque numéro comporte un dossier thématique sur un sujet d’actualité, traité au niveau international.

Vous consacrez le numéro de cette rentrée au thème des palmarès et classements en éducation. Pourquoi maintenant ?
Parce qu’il s’agit d’un phénomène à la fois mondial, récent - il remonte à une dizaine d’années - et de très grande ampleur. Nous avons fait appel, pour coordonner ce dossier, à un universitaire de grande qualité en la personne du géographe Michel Lussault. Tous les acteurs de l’éducation, qu’ils soient dans le système scolaire ou à l’université, critiquent les classements, mais nous constatons qu’ils s’y réfèrent, qu’ils les utilisent et qu’ils veulent en développer de nouveaux. De fait, on assiste aujourd’hui à une grande diversification en ce domaine.

N’y a-t-il pas un risque de sombrer dans « l’évaluationnite », comme le redoutent de nombreux enseignants ?
Les enseignants sont des professionnels. Et les professionnels, dans tous les métiers, évaluent ce qu’ils font et comparent leurs résultats. Par ailleurs, on a l’évaluation qu’on mérite. Il est possible de s’en emparer, de s’y impliquer. Je suis favorable, par exemple, à des évaluations participatives, comprenant une part d’autoévaluation, auxquelles certains réfléchissent aujourd’hui dans l’éducation nationale.

L’éducation nationale doit-elle rester juge et partie dans l’évaluation de ses résultats ?
Pour l’enseignement scolaire, nous avons besoin d’instances d’évaluation indépendantes, qui pourraient bien sûr, sans céder sur leur indépendance, collaborer avec des acteurs du système. Il n’en existe pas aujourd’hui, à l’exception du HCE, qui doit rendre compte annuellement aux pouvoirs exécutif et législatif des résultats de l’école, mais qui n’est pas directement un organisme évaluateur.

En Finlande, les enseignants ne sont ni inspectés ni évalués. Comment expliquez-vous cette originalité ?
En réalité, la Finlande est le pays de l’évaluation ! Mais elle se pratique au niveau des établissements scolaires, qui font des évaluations annuelles et publiques de leur action. Et il y a peu d’écarts de performance entre ces établissements. C’est aussi un des pays où les écarts entre les élèves sont les plus faibles, ce qui montre que l’on peut très bien relever le niveau général sans se priver des élites.

Vous êtes membre du Haut conseil de l’éducation, qui devra être entièrement renouvelé fin 2011. Ce mandat a-t-il modifié vos perceptions des enjeux éducatifs ?
Oui, au moins sur trois points. Tout d’abord, alors que j’avais déjà une idée de la complexité du système, j’ai pris conscience que celle-ci était bien plus grande que ce que j’avais imaginé et qu’en plus, elle était croissante. Le deuxième point sur lequel j’ai évolué a heurté ma culture républicaine : je me suis rendu compte que l’égalité formelle était un piège et nous faisait passer à côté de l’équité. Organiser le système à l’identique en tous lieux ne garantit aucunement l’égalité des résultats. Or, nous ne pouvons pas accepter que le système accentue les écarts entre les élèves, au lieu de les réduire. Enfin, j’ai réalisé qu’il y avait plusieurs « maillons faibles ». Le collège l’est tout autant que l’enseignement primaire. Les difficultés massives apparaissent dès la maternelle et ne sont pas résorbées plus tard. Ce quasi-déterminisme est insupportable.